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TECH ECONOMY

Interview de Stéphane Souchet, Associé responsable du secteur Industrie - Aérospatial & Défense.

La crise a-t-elle redéfini les priorités stratégiques et feuilles de route des acteurs de l’aérospatiale ? Si oui, comment ?

Le secteur Aérospatiale et Défense traverse une période de réajustement de ses priorités stratégiques, entamée déjà avant la crise Covid 19.

L’émergence récente de facteurs disruptifs, en particulier une plus forte digitalisation, l’entrée de nouveaux intervenants du monde de la tech, ou encore la tendance au développement de produits plus petits et au time to market plus rapide tels que les nano-satellites, amènent le secteur à se repenser et à tendre vers des cycles de développement beaucoup plus courts.

Ces évolutions entamées avant la crise sont d’autant plus importantes que les moyens financiers du secteur risquent de se raréfier.  Ainsi, sur les 750 milliards d’euros prévus par le plan de relance de juillet 2020, l’enveloppe dédiée au spatial ne sera que de 13 milliards, contre 16 milliards initialement prévus. Une somme qui bien que conséquente, souligne l’impératif de rentabilité et de ROI dans un secteur où les délais et les cycles de développement sont assez longs, les contraintes fortes et le risque souvent élevé sur certaines parties de la chaine de valeur.

Dans ce contexte, les différents acteurs revoient leur stratégie de financement, particulièrement en Europe. À l’origine largement développé par des fonds publics, le secteur doit maintenant se tourner vers des financements privés à l’instar de l’Amérique du Nord qui profite d’un secteur également financé par des entreprises ou fonds privés. 

Qu’en est-il du financement dans le secteur en Europe ?

On observe en Europe de bonnes capacités d’investissements et un écosystème solide pour démarrer des sociétés en venture capital. En revanche, le capital pour les scale-ups fait paradoxalement encore défaut. Il s’agit principalement de sociétés qui se sont imposées avec un produit ou un service mais qui recherchent des financements pour accélérer leur développement et pérenniser leur business model.

Quels sont les grands enjeux et challenges qui émergent ?

Tous les enjeux gravitent principalement autour de la création de nouvelles applications qui permettront d’inventer le futur du secteur. 

À échelle mondiale, le secteur spatial se développe très fortement et représentera une industrie de l’ordre de 600 à 1000 milliards de dollars par an à horizon 2030 : un développement extrêmement rapide avec des enjeux considérables.


À l’instar des transformations engendrées par l’émergence de l’internet qui donna lieu au développement du digital et à ses nombreuses applications que l’on connait aujourd’hui, l’exploration spatiale, et notamment les données satellitaires vont positivement impacter l’activité du secteur sur terre.

Ces enjeux sont d’ailleurs décrits dans l’étude KPMG « The Future of Space » publiée cet été et qui adresse les 30 grandes tendances pour le secteur spatial avec 30 points de vue de personnalités qui se projettent à horizon 2030. La démocratisation du voyage spatial et la multiplication des business privés figurent parmi les principales convictions des contributeurs à l’étude, des tendances soutenues par l’émergence récente d’acteurs et de capitaux privés. En outre, des business models commercialement viables en lien avec l’espace sont à l’étude. Nous pouvons citer l’exploration minière sur d’autres planètes - à commencer par la lune – qui sera rendue possible par la progression des technologies numériques, des moyens de communication et la capacité d’opérer une mine entièrement à distance.

Les possibilités sont extrêmement nombreuses, et le marché se développera « en cascade », c’est à dire via des dérivées premières ou secondes de technologies ou de business models qui ne sont pas encore réellement imaginés aujourd’hui. 

À retenir
Les différents acteurs revoient leur stratégie de financement, particulièrement en Europe. À l’origine largement développé par des fonds publics, le secteur doit maintenant se tourner vers des financements privés à l’instar de l’Amérique du Nord qui profite d’un secteur également financé par des entreprises ou fonds privés.

S’agit-il déjà de réalités ou ces transformations relèvent-t-elles d’une prospective lointaine ?

L’exploration minière sur d’autres planètes est un projet de moyen terme. Nous pouvons citer par exemple l’ambition annoncée de la NASA de lancer un vol habité sur la lune d’ici 2024, pour explorer notamment de potentiels gisements de matières premières.  

Aujourd’hui cependant, la priorité va au déploiement de réseaux satellitaires dont les cas d’usages sont nombreux et déjà très concrets, comme l’amélioration des communications sur terre, l’accessibilité de l’internet au plus grand nombre, l’organisation très fine du transport de marchandises, l’observation des récoltes agricoles ou encore le suivi de l’évolution du climat. 

Comment évoluent les dynamiques de collaboration, notamment grands groupes / startups ?

L’émergence très rapide de nouveaux entrants, en particulier des startups qui disposent d’un accès au capital et d’un potentiel de scalabilité important a été la principale révolution de ces 3 à 5 dernières années. Elles apportent de l’innovation, une vision latérale qui leur est spécifique par rapport aux cycles de développements connus en vigueur actuellement. 

Les interactions entre les acteurs établis et les startups sont nécessaires pour accélérer l’innovation et la digitalisation du secteur spatial et permettront de résoudre l’équation financière du New Space.


Comment envisager les évolutions des business models ?

Comme dans d’autres secteurs industriels, une part croissante de la valeur ajoutée du secteur spatial ira au software et à la data. Le hardware sera un enabler important, mais la démultiplication des services proviendra davantage des innovations digitales plutôt que du développement de nombreux nouveaux hardwares. Ces usages et applications seront rendus possibles grâce aux innovations technologiques d’une part et à des coûts décroissants de la data et du voyage spatial d’autre part.

Quelles sont les évolutions technologiques notables et l’impact sur d’autres industries ?

La première évolution technologique importante est la fusée de lancement réutilisable qui est un facteur important de réduction considérable du coût de lancement et une des conditions du développement du secteur. Cela a notamment entrainé le développement d’Ariane 6 dont le coût de lancement par charge mise en orbite a été divisé par deux. Ces avancées laissent présager d’autres améliorations radicales pour poursuivre dans cette dynamique de coûts décroissants des lancements.

Sur le sujet environnemental, la priorité accordée à la lutte contre le réchauffement climatique amènera des développements sur l’utilisation très précise des réseaux satellitaires pour par exemple prévoir des zones de sècheresse en fonction des cours d’eau, rendre l’agriculture plus efficace, et mieux prévenir les incendies.

L’un des intérêts des secteurs de pointe comme celui de l’industrie spatiale est la possibilité d’appliquer les innovations développées sur des marchés plus larges et à d’autres secteurs, et qui n’auraient pas pu être financées avec des capitaux privés seuls.

Quelle est la place de la France dans le secteur spatial ?

La France occupe une place privilégiée dans l’industrie spatiale européenne. Elle est depuis la naissance du secteur, l’un des acteurs en pointe sur le sujet et qui y a le plus investi. Le ratio d’investissement dans le secteur spatial rapporté à la population est en effet l’un des plus hauts du monde, ce qui montre bien l’intérêt porté à ce secteur stratégique qui est à la fois un secteur civil mais aussi un enjeu militaire et de souveraineté nationale. L’annonce du gouvernement français de la création d’un Commandement de l’Espace rattaché à l’armée de l’air et de l’espace doté d’un budget de fonctionnement propre de 700 millions d’euros distribué sur 7 ans illustre bien ce propos.

En définitive, la sécurité du domaine spatial et la prise de conscience très réelle du risque de déportation des conflits vers l’espace constituent des enjeux majeurs des prochaines années.  

À retenir
La première évolution technologique importante est la fusée de lancement réutilisable qui est un facteur important de réduction considérable du coût de lancement et une des conditions du développement du secteur. Cela a notamment entrainé le développement d’Ariane 6 dont le coût de lancement par charge mise en orbite a été divisé par deux.

La priorité accordée à la lutte contre le réchauffement climatique amènera des développements sur l’utilisation très précise des réseaux satellitaires pour par exemple prévoir des zones de sècheresse en fonction des cours d’eau, rendre l’agriculture plus efficace, et mieux prévenir les incendies.

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