close
Share with your friends

TECH ECONOMY

23 juillet 2020. La Chine lance avec succès son premier rover vers Mars. Une semaine plus tard, la fusée américaine Atlas V décolle de Cap Canaveral avec à son bord un autre engin mobile. L’un et l’autre devraient arriver à destination en février 2021.


Une illustration parmi d’autres d’un projet démesuré qui comprendra beaucoup, beaucoup d’autres étapes : faire marcher un homme (ou une femme !) sur Mars dans les vingt à trente prochaines années. D’ici là, de nombreux défis sont à relever. L’un d’eux suscite plus particulièrement l’attention, car il réveille un imaginaire presqu’aussi vieux que l’humanité : le retour de l’homme sur la Lune, plus de 50 ans après Apollo 11. Et cette fois, il ne s’agira plus simplement d’y poser le pied… mais de « coloniser » le célèbre satellite dès 2024.

Colonisation, ou exploitation des ressources lunaires ?

Cette colonisation n’aurait pourtant jamais dû voir le jour, en tout cas à si brève échéance. Le projet américain Artemis qui vise aujourd’hui le premier vol habité sur la Lune en 2024, ne prévoyait pas cette étape lunaire sur la route martienne. Il avait plutôt pour priorité d’établir une « plateforme lunaire orbitale » (Lunar Orbital Plateform – Gateway, ou LOP-G), autrement dit une nouvelle station comme celle de l’ISS, mais en orbite lunaire à quelque 400 000 kilomètres de la Terre au lieu des 400 actuels.

Quelle est donc la motivation de retourner sur la Lune pour la coloniser ? « Ce terme de « colonisation » est trompeur, nuance Francis Rocard, responsable des programmes d’exploration du Système solaire au CNES. Il supposerait que l’on s’installe durablement sur la Lune et que l’on y vive. Ça n’a pas d’intérêt scientifique particulier, si ce n’est de tester des solutions de transport et de construction in situ, sans apport extérieur ou presque, dont on pourrait s’inspirer pour établir une future base sur Mars. Mais nous n’avons aucun besoin d’hommes sur place ; des robots peuvent tout à fait s’en charger. »

Au terme de colonisation, probablement faut-il donc préférer celui d’exploitation des ressources lunaires. Parmi elles, on suppose l’existence de minéraux très prisés dans le secteur des nouvelles technologies pour les panneaux solaires, les smartphones, les éoliennes... Rares sur Terre, ils pourraient être présents en nombre sur la Lune. Mais si leur présence était avérée, quel serait alors le coût de leur exploitation et de leur retour sur Terre ? L’intérêt économique et financier reste largement à démontrer. L’autre ressource serait l’helium-3. Cet isotope que l’on ne trouve pas, ou si peu, sur Terre, pourrait devenir une formidable source d’énergie avec l'avantage d'être bien moins radioactif, et donc moins dangereux que les solutions terrestres actuelles. Problème : cette technologie nécessite des recherches lourdes et ne verra pas le jour avant la seconde moitié du XXIè siècle, au mieux. Là aussi, l’intérêt immédiat reste à prouver.

De l’homme sur Mars à l’homme sur la Lune : un choix politique

Si exploitation des ressources lunaires il doit y avoir à brève échéance, c’est en réalité dans la perspective d’un voyage vers Mars qu’elle se fera, en recourant à une énergie bien connue : l’eau. Depuis 2008, on sait que le satellite terrien en contient sous forme gelée aux pôles. Et qui dit eau, dit énergie potentielle pour ravitailler un véhicule spatial. Cette eau pourrait être extraite, transformée en carburant, et remontée jusqu’à la LOP-G où le véhicule spatial viendrait s’arrimer et faire le plein avant d’entreprendre son grand voyage.

Mais ici encore, les technologies actuelles permettent de piloter ce type d’interventions à distance, sans astronaute sur la Lune. Autant le choix initial de la LOP-G est scientifique, autant celui de faire revenir des hommes sur la Lune est politique. On le doit à Donald Trump qui a bousculé les plans de la Nasa en imposant l’échéance 2024, sans autre justification. La Nasa a dû s’adapter et faire preuve de pragmatisme : conserver l’approche systémique du programme Artemis ayant Mars pour perspective, tout en y intégrant la nouvelle donne du retour humain sur la Lune. « Disons qu’un intérêt a posteriori a été trouvé : les conditions de vie sur la Lune sont plus dures que sur Mars qui, comme la Terre, possède une atmosphère. Sur la Lune, il n’y en a pas : le sol est en permanence bombardé par le vent solaire et est constitué de poussières abrasives qui s’immiscent partout. Les écarts de température sont aussi extrêmes : +150°C le jour, -150° la nuit. », précise Francis Rocard.

À retenir
Au terme de colonisation, probablement faut-il préférer celui d’exploitation des ressources lunaires. Parmi elles, on suppose l’existence de minéraux très prisés dans le secteur des nouvelles technologies pour les panneaux solaires, les smartphones, les éoliennes...

Le jeu des grandes puissances

Reste que ce projet politique a secoué tout l’écosystème spatial. Même devenue concrète, la perspective Mars demeure encore lointaine. La Lune, c’est demain : 2024 pour le retour de l’Homme, a priori 2030 au plus tard pour la LOP-G. Et les grandes puissances s’agitent, au sein ou à l’extérieur du projet américain Artemis.

A l’extérieur, l’Inde semble en retrait, mais a prouvé son savoir-faire en réussissant en 2014 à placer une sonde en orbite martienne. La Chine, elle, interroge. Ou en est-elle ? Avec un budget estimé à 8,4 milliards de dollars par an et ses quelque 200 000 acteurs mobilisés, elle dispose de moyens considérables pour atteindre ses ambitions. Elle aussi préparerait une mission lunaire habitée, mais pour 2036.

Au sein du projet Artemis, les Américains sont les seuls décideurs. Mais pas les uniques acteurs. Ils seront certainement rejoints d’une manière ou d’une autre par les Russes, avec qui ils collaborent depuis des années dans le cadre de la station internationale. Jusqu’à SpaceX et le lancement réussi le 2 juin 2020 de son premier vaisseau habité – Crew Dragon –, seul Soyouz était capable d’emmener des astronautes jusqu’à l’ISS. 

Des acteurs européens impliqués... et attentifs

Les Européens, eux, assument leur rôle de partenaire. « Les Américains investissent 10 à 12 milliards par an sur les vols habités. L’Europe, c’est 600 millions. Nous sommes donc dans une logique de coopération. » ajoute Francis Rocard. 

Airbus a déjà livré le premier module de service – ESM1 – d’Orion, cette capsule nouvelle génération qui transportera des astronautes au-delà de l’orbite terrestre. 

Elle travaille sur l’ESM 2 qui verra Orion se placer en orbite lunaire en 2022/2023, et vient de signer pour l’ESM 3 qui accompagnera Orion et ses astronautes pour un premier alunissage en 2024.

Autre acteur mobilisé en Europe, Thales Alenia Space, déjà présent dans l’ISS avec la fourniture de la moitié des volumes pressurisés. « Nous venons d’être sélectionnés par la NASA aux côtés de Dynetics, l’une des trois entreprises privées américaines en lice pour la construction du module d’atterrissage lunaire permettant aux astronautes d’accéder à la surface, puis d’en repartir. A charge pour nous de concevoir le module pressurisé, celui qui assurera le maintien en vie de l’équipage en vie. », indique Sandrine Bielecki, responsable du service Presse. « Notre société sera également fortement impliquée dans la réalisation de modules de la future LOP-G, élément clé du programme Artemis. » ArianeGroup n’est pas en reste, mais selon une approche plus prospective. Selon Joost van Tooren, en charge de l’exploration au sein du programme Futur, « Notre compétence dans les lanceurs est capitale, et de nombreux débouchés potentiels existent. Ariane 64 peut effectuer des missions lunaires pour ses clients avec une capacité d’emport pouvant aller jusqu’à 8,5 tonnes. Avec le projet Highway to the Moon, nous pourrions aussi mettre en commun des lancements pour des acteurs commerciaux qui, sans nous, seraient trop « petits » pour l’aventure. »

Hôtels spatiaux et village lunaire

Le monde de l’espace est ainsi en pleine ébullition. La colonisation lunaire au sens strict n’est pas à l’ordre du jour, mais l’ambition de retourner sur la Lune et de s’en servir comme rampe de lancement vers Mars stimule une économie qui avait mal digéré l’abandon du projet Constellation par le président Obama en 2010. Jusqu’où ira-t-on ? Certains acteurs privés comme SpaceX, Virgin ou Blue Origin vont jusqu’à prédire l’avènement du tourisme spatial. On évoque des hôtels dans l’espace et la création d’une station privée après le démantèlement de l’ISS. En Europe, l’ESA envisage même un village lunaire durable. L’imagination demeure bien la première des conditions pour arrimer le rêve spatial à la réalité.

À retenir
Le monde de l’espace est ainsi en pleine ébullition. La colonisation lunaire au sens strict n’est pas à l’ordre du jour, mais l’ambition de retourner sur la Lune et de s’en servir comme rampe de lancement vers Mars stimule une économie jusqu'alors abondonnée.

Sur le même thème

Le meilleur de l'avenir, une fois par mois.

Lire la dernière newsletter →
S’inscrire