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GREEN ECONOMY

En cette période de pandémie, comment le biomimétisme peut nous inspirer pour rebondir avec des modèles naturels éprouvés ? Questions à Tarik Chekchak, Directeur du pôle biomimétisme de l’Institut des Futurs Souhaitables.

Pour commencer, pouvez-vous nous rappeler ce qu’on entend par biomimétisme ?

Le biomimétisme, c’est une posture : s’inspirer de la nature pour essayer de répondre aux grands enjeux du moment que sont le changement climatique, la destruction de la biodiversité mais aussi la crise des inégalités. C’est répondre à des enjeux d’écoconception.

Il ne faut pas confondre cette démarche avec la bio-inspiration en général : on peut très bien s’inspirer de la nature en continuant à avoir des produits toxiques ou consommer énormément d’énergie carbonée.

Avec la pandémie de Covid 19, nos sociétés vivent une situation inédite. Quels exemples de crises majeures peut-on observer dans la nature qui pourraient s’en rapprocher, et quelles leçons en tirer ?

Depuis 3,8 milliards d’années, le vivant a déjà connu de grandes crises, dont certaines ont même conduit à des extinctions massives d’espèces et il a montré sa résilience.

Si on regarde sur une échelle de temps humaine, par exemple, un feu dans une forêt méditerranéenne, on se rend compte que certaines espèces, au niveau écosystème, se sont tellement adaptées à ce type de crises, qu’elles ont besoin du feu pour germer. Ces plantes qui poussent grâce au feu participent à la régénération de la forêt.

En cas de crise, le rôle de la diversité est également essentiel, c’est une assurance-vie. Dans un système extrêmement efficace ont été sélectionnés les « meilleures » espèces ou processus, ceux qui nous apportent l’avantage le plus élevé à court terme, mais cette sélection se fait au détriment de la diversité. Cela semble une bonne idée quand l’environnement est stable, mais si l’environnement change, votre variété ou votre stratégie d’entreprise ne va peut-être plus être adaptée au nouvel environnement. 

Dans la nature, ce qui est recherché, ce n’est pas l’efficacité maximale, mais une bonne production : celle qui est nécessaire, mais avec une bonne diversité, pour disposer du filet de sécurité, porteur de résilience et flexibilité en cas de changement.


Troisième leçon, celle du principe des îlots déconnectés dans certains écosystèmes, îlots qui ne sont pas atteints par un problème qui se propage via la connectivité généralisée. La connectivité optimale, c’est celle qui permet l’efficacité, mais prévoit le ‘’shutdown’’ si besoin. C’est l’architecture réseau en termes scientifiques, et les secteurs de l’informatique, de la santé ou les transports s’en inspirent déjà, les infrastructures sensibles aussi, citons les réseaux d’électricité qui réfléchissent au ‘’off-grid’’.

Face à la crise du Covid, quelles sont les réactions que vous observez ?

Je constate qu’il y a deux grands types de réactions. Certains acteurs qui souffrent beaucoup de la crise se replient sur leur core business mais c’est un peu « il faut sauver le soldat Ryan ». Par contre, d’autres qui souffrent aussi mais voulaient déjà changer de modèle, comme le groupe Rocher ou L’Oréal, ou encore RTE et Interface qui choisissent de continuer dans cette voie-là même si c’est difficile.

Après une crise, la question qui se pose n’est pas la reconstruction, c’est le changement de trajectoire. C’est saisir l’opportunité pour se réorganiser et se remettre en phase avec les grands flux de la planète. Et aussi répondre aux enjeux des inégalités qui créent de plus en plus de tensions sociétales. 

Ce qui est important, c’est la capacité à s’adapter à un changement d’environnement qui va au-delà de la crise, qui est un véritable changement d’écosystème. Observer les signaux faibles et peut-être déjà nourrir "les arbres qui poussent’’.


À quel point l’approche systémique, consubstantielle du biomimétisme, est-elle cruciale en cas de crise ?

Il y a la question des successions écologiques : qu’est-ce qui fait qu’un écosystème pionnier finira par tendre vers une forêt ? Les règles valables pour un écosystème qui s’installe sur une île tout juste sortie de l’océan ne s’appliquent pas toutes à une forêt mature.

Un écosystème pionnier ou intermédiaire (comme une garrigue), ce sont des processus qui consomment de la matière et de l’énergie pour croître. Une fois atteint ce qu’on appelle le climax - ou zone d’équilibre, la création de valeur sera moins liée la consommation d’énergie et de matière, elle reposera sur la maintenance et sur le fait de reconstruire en cas de crise, donc davantage sur un partage d’informations que sur les flux matériels. Ce type d’observation permet de voir plus loin que la phase immédiatement post-crise : comment pouvons-nous créer de la valeur par l’échange intelligent d’informations, en s’interrogeant sur les infrastructures existantes, celles qu’il faudrait maintenir, celles qu’il faudrait réadapter.

Et que se passe-t-il quand un écosystème ne « redémarre » pas ?

Un changement d’état. C’est ce qu’on appelle un franchissement de seuil. Le récif corallien ne sera plus un récif, ce sera une prairie sous-marine envahie par les algues. Pour retrouver un récif, il faudra attendre des siècles et des siècles ou alors il faudra replanter physiquement des coraux, au prix de beaucoup d’énergie.
Sont souvent évoquées de grosses catastrophes, mais le plus dangereux, ce sont les variables lentes, comme la pollution, qui doucement nous pousse, dans le cadre du changement climatique, près d’un seuil. À partir d’un certain moment, un tout petit problème qui peut faire franchir un seuil. Par exemple, la perte de la banquise estivale dans l’Arctique. Une fois franchi ce seuil, c’est un nouvel emballement qui risque de se mettre en place et le retour en arrière prendra des millénaires.

À retenir
Nous sommes en tension par rapport à un certain nombre de ressources et, justement, apparaissent de plus en plus de propositions de nouveaux business basés sur l’économie coopérative, dans une stratégie d’optimisation des matériaux et de l’énergie, à l’image d’une forêt ou d’un récif de corail. Après une crise, la question qui se pose n’est pas la reconstruction, c’est le changement de trajectoire. C’est saisir l’opportunité pour se réorganiser et se remettre en phase avec les grands flux de la planète. Et aussi répondre aux enjeux des inégalités qui créent de plus en plus de tensions sociétales.

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