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TECH ECONOMY

La consommation énergétique et les externalités environnementales du numérique ne sont pas soutenables aujourd’hui. Pourtant, le numérique non seulement est intimement lié aux économies et aux organisations sociales du XXIe siècle, mais contribue aussi à améliorer les performances environnementales de très nombreux secteurs. Il est donc urgent d’orienter la conception et les usages du numérique vers des modèles plus sobres et efficients, véritablement utiles, à rebours d’une tendance à l’hyperconnexion encore peu questionnée. C’est la promesse du numérique low tech.

La nouvelle de la victoire fit le tour du monde. Le 27 mai 2017, le programme d’intelligence artificielle AlphaGo de la société américaine DeepMind battait le champion du monde de jeu de Go Ke Jie. Ce que l’histoire n’a pas retenu, c’est que les ordinateurs nécessaires aux algorithmes d’AlphaGo consomment l’énergie de plus de 150 fours à micro-ondes branchés en même temps. Le cerveau humain se contente de 20 W – 7000 fois moins.

Avec l’IA, la question de la consommation énergétique des technologies numériques est, certes, poussée à ses extrêmes. Mais nos mobiles et ordinateurs portables n’en pèsent pas moins lourd sur l’environnement. 

D’après l’étude iNum, publiée en janvier 2021, qui évalue l’impact environnemental du numérique en France, le secteur numérique, chaque année, s’arroge 6,2 % de la consommation d’énergie primaire, est à l’origine de 3,2 % des émissions de CO2, contribue à hauteur de 2,2 % de la consommation d’eau et nécessite l’extraction de 4 milliards de tonnes de terre.

Parmi les matériaux indispensables aux puces, écrans et mémoires de nos appareils numériques, plusieurs sont soumis à des tensions d’approvisionnement croissantes.

Comme le rappelle dans les colonnes du magazine Chut ! paru en janvier 2021  Frédéric Bordage, expert du numérique responsable, fondateur  de Green.it, « le numérique est une ressource critique et non renouvelable qui sera épuisée dans une ou deux générations si on n'y prend pas garde. Nous devons nous rendre compte que les stocks des principaux métaux nécessaires à la construction d'équipements sont en voie d'épuisement accéléré. […] Nous focalisons trop sur les usages. [...]Le vrai sujet est de fabriquer moins d'équipements et qu'ils durent plus longtemps. Et de poser la question : est-ce vraiment nécessaire ? »

Faire mieux, faire moins, faire bien

La question de la nécessité même des appareils numériques et des usages associés est au coeur de la démarche « Low Tech ». L’ingénieur Philippe Bihouix est l’un de ceux qui ont popularisé ce terme. Ce spécialiste de l’épuisement des ressources a identifié 7 principes guidant la démarche low tech : remettre en cause les besoins ; concevoir et produire vraiment durable ; orienter le savoir vers l’économie des ressources ; rechercher l’équilibre entre performance et convivialité ; relocaliser sans perdre les bons effets d’échelle ; démachiniser les services ; savoir rester modeste. Voilà qui va plus loin que la seule efficacité énergétique, la sobriété, ou l’économie circulaire – qui ne remettent pas en question les besoins. 

Peut-on imaginer que le numérique puisse être low tech, lui dont l’empreinte écologique est considérable, et alors que la course à la nouveauté et à la puissance rythme son développement ? Eh bien… oui. D’abord parce que low tech et numérique ont, au moins, deux atomes crochus : la culture des relations pair à pair et du hacking. Ensuite parce que bien des initiatives démontrent, déjà, que les outils du numérique peuvent être conçus et utilisés dans l’esprit low tech.

Kris De Decker est un des pionniers du numérique low tech. Cet essayiste et conférencier néerlandais a conçu et maintien le magazine numérique « Low Tech Magazine ». Le site est autohébergé, sur l’un des ordinateurs réduit à l’essentiel et open source, un Raspberry Pie, alimenté par des panneaux solaires. En optant pour un design minimaliste, utilisant la police par défaut du navigateur et des pages statiques sans cookies, Kris De Decker a réduit la taille de son site d’un facteur 5. Pour le programmer, c’est aussi la réduction des besoins qui prévaut : l’expérimentateur néerlandais s’est équipé, en 2017, d’un ordinateur portable datant de ...2006. Un changement de disque dur et l’installation d’un système d’exploitation très léger (Linux Lite) plus tard, Kris De Decker se retrouvait (dit-il) avec une machine rivalisant avec les portables neufs du marché. Pour un prix bien plus faible, et une empreinte environnementale minimale.

À retenir
7 principes guident la démarche low tech : remettre en cause les besoins ; concevoir et produire vraiment durable ; orienter le savoir vers l’économie des ressources ; rechercher l’équilibre entre performance et convivialité ; relocaliser sans perdre les bons effets d’échelle ; démachiniser les services ; savoir rester modeste.

Hardware, software, modèles : les initiatives se multiplient

Tout le monde n’est pas prêt à « repimper » son ordinateur ? C’est certain. Mais mobiles et ordinateurs reconditionnés empruntent la même logique. Le numérique low tech est accessible. Et pour les accros à la nouveauté, tout n’est pas perdu. Sur le marché des mobiles, les modèles de Fairphone ou Puzzlephone démontrent qu’il est possible de construire des smartphones performants, réparables, démontrables, et aux chaînes de fournisseurs soigneusement sélectionnées pour leur respect des ressources et des travailleurs. Sur le marché des ordinateurs portables ou de bureau, des entreprises comme Commowns démocratisent la location longue durée de machines choisies pour leur faible impact environnemental et leur sobriété énergétique. L’agriculture de précision, en pleine croissance, commence à envisager de mutualiser entre exploitations les innombrables capteurs qui fondent son intérêt.

Les efforts du low tech dans le numérique ne se limitent pas au « hardware ». La conception des logiciels évolue aussi. Les initiatives pour lutter contre les « obésiciels », ces logiciels qui requièrent inutilement capacité de calcul et bande passante sur internet, se multiplient. Des labels fleurissent, même, comme celui du Green Code Lab.

Cela suffira-t-il à faire du numérique un allié aussi précieux que respectueux des ressources minérales et du climat ? L’avenir le dira. Un avenir qui aurait tout intérêt à passer du « tout connecté » (et tant pis pour les brosses à dents et les baskets Bluetooth) à l’« intelligemment connecté ». 

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