10 décembre 2021     |    5 min de lecture

ETHICAL ECONOMY

La prise en compte du long terme et l’altruisme envers les générations futures sont au cœur même des concepts d’économie positive et à impact. Leur objectif : transformer en profondeur l’ensemble des domaines d’activité, de la santé à l’éducation, en passant par la culture, le numérique et l’énergie.

D’Adam Smith en 1759 à Joseph Stiglitz en 2009, en passant par Vilfredo Pareto en 1906, le concept d’économie positive a emprunté des chemins différents au cours des derniers siècles. En 2012, quand le président de la République, François Hollande, demande à Jacques Attali un rapport sur « l’économie positive et responsable », c’est une nouvelle vision du capitalisme qui s’exprime alors, celle d’une économie de marché tenant compte des enjeux du long terme.

Quand on parle d’économie positive, l’altruisme envers les générations futures est un moteur plus puissant que l’individualisme animant aujourd’hui les échanges économiques globalisés. Même si beaucoup d’initiatives positives existent déjà, de l’entrepreneuriat social à l’investissement socialement responsable, en passant par la responsabilité sociale des entreprises ou encore le commerce équitable et l’action de l’essentiel des services publics, elles demeurent toutefois encore trop anecdotiques : l’économie positive suppose, pour réussir, un changement d’échelle.

Pour cela, il est impératif de bâtir un capitalisme « patient », reposant sur une finance qui retrouve son rôle de support de l’économie réelle, sur le long terme. Dès lors, une réorientation du système social, politique et économique mondial s’impose. Dans le rapport piloté en 2013 par Jacques Attali, on peut lire :

Il ne s’agit pas d’interrompre la mondialisation ou d’en sortir, mais de réussir à la maîtriser, la réguler et la moraliser. Concilier démocratie, marché et long terme, tel est le grand enjeu de demain. Telle est la mission de l’économie positive.


Les nouvelles technologies au service de l’altruisme

Alors que la rareté d’un bien pousse à utiliser le marché pour le répartir, l’information, elle, par nature non rare, pousse au partage d’une intelligence universelle. « Dans le réseau, chacun a intérêt à ce que l’autre dispose des mêmes biens : parler une langue, posséder des connaissances, disposer d’un téléphone mobile, être en bonne santé. Dans un réseau, j’ai intérêt au bonheur de l’autre », poursuit le rapport sur l’économie positive et responsable. L’économie positive, en s’appuyant sur les nouveaux réseaux d’information, fait ainsi sortir progressivement le monde de l’économie de la rareté. L’altruisme devient la condition même du développement.

De plus, en facilitant et en accélérant les transformations en profondeur du travail, les nouvelles technologies créent autant d’opportunités de construire une relation au travail plus coopérative. Le déclin apparent de la hiérarchie dans les entreprises, grâce au travail à distance et aux réseaux informatiques, crée ce que Jacques Attali appelle des « hypernomades » travaillant en réseau pour des entreprises elles aussi nomades et non localisées. Les possibilités d’action et la capacité d’intervention des entités positives s’en trouvent démultipliées.

La nécessaire mesure de la positivité

Mais pour accomplir ce changement de paradigme, l’une des conditions nécessaires est de pouvoir évaluer les progrès réalisés, ainsi que ceux qu’il reste à accomplir. Pour cela, l’Institut de l’économie positive, créé par la fondation Positive Planet, elle-même fondée par Jacques Attali, a développé des indices permettant d’évaluer la prise en compte des enjeux du long terme et l’intérêt des générations futures à tous les niveaux de l’action publique et privée.

Ces indices de positivité, évoqués pour la première fois en 2013, ont par la suite été coconstruits grâce à l’expertise d’économistes, scientifiques, fonctionnaires territoriaux et dirigeants d’entreprise. Ils sont calculés en partenariat avec le cabinet de conseil en développement durable Nomadéis et leur méthodologie est mise à jour régulièrement par le comité scientifique de l’Institut de l’économie positive. À l’origine, ils ne s’appliquaient qu’aux nations. Mais depuis 2017, ils se déclinent également en indicateurs dédiés aux entreprises et aux territoires.

En 2020, la France s’est classée à la 19e place, parmi 37 nations. Ce score reflète ses atouts sur les ressources positives, la qualité des infrastructures ou encore l’égalité des genres. Il souligne en revanche les progrès à réaliser en matière « d’éducation positive » (dernière place du classement) et de « dualité de l’emploi » (32e place). Ce dernier critère reflète la valorisation insuffisante des jeunes talents et des collaborateurs expérimentés dans les entreprises françaises.

De l’économie positive aux entreprises à impact

Même si les deux termes (économie positive et économie à impact) sont souvent considérés comme synonymes, l’économie à impact prend davantage en compte les différents impacts que l’activité des organisations peut générer.

Trois principaux critères ont été établis pour évaluer la prise en compte du développement durable et des enjeux de long terme dans la stratégie des acteurs économiques, qu’ils soient publics ou privés. Ces critères dits « ESG » (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) peuvent être de plusieurs types.

Sur le plan environnemental, ils peuvent concerner la mesure et la réduction des émissions de CO2, la baisse de la consommation énergétique, le recyclage des déchets… Sur le volet social, ils concernent la qualité du dialogue avec toutes les parties prenantes de l’entreprise, la prévention des accidents, l’emploi des personnes handicapées, la formation des salariés… 

Enfin, pour le troisième pilier (gouvernance), il s’agit de la transparence de la rémunération des dirigeants, l’indépendance du conseil d’administration, la lutte contre la corruption, l’existence d’un comité de vérification des comptes ou la féminisation des conseils d’administration.

Encore beaucoup de chemin à parcourir

Quel que soit le nom qu’on leur donne, l’économie positive et l’économie à impact n’en sont qu’à leurs débuts. Mais alors que les attentes des sociétés civiles sont très élevées, la plupart des entreprises sont confrontées à la « tragédie des horizons », c’est-à-dire au conflit interne que vivent de nombreux conseils d’administration : un conflit entre les intérêts financiers à court terme et les risques à long terme induits par le changement climatique.

Au-delà de l’altruisme envers les générations futures, c’est donc un véritable changement de paradigme que les organisations doivent opérer et ce, à trois niveaux. Le premier concerne les collaborateurs-citoyens qui font désormais de l’authenticité de l’engagement ESG des entreprises un critère pour choisir leur employeur. Le deuxième niveau touche au modèle économique même des entreprises. Celles-ci ont en effet toutes les clés en main pour mettre en œuvre les leviers technologiques et humains permettant de construire une économie décarbonée, circulaire et inclusive. Enfin, le troisième champ d’action a trait à la capacité des entreprises à collaborer avec les États pour accélérer et gagner la course au net zéro carbone.

En présentant un de ses derniers livres, paru chez Fayard et intitulé « L’Economie de la vie - Se préparer à ce qui vient », Jacques Attali conclut :

Pour ne pas faire souffrir les enfants d’aujourd’hui de la pandémie à 10 ans, de la dictature à 20 ans et du désastre climatique à 30 ans, il faut passer au plus vite de l’économie de la survie à l’économie de la vie. Celle-ci regroupe tous les secteurs qui se donnent pour mission la défense de la vie et dont on constate tous les jours, très pragmatiquement, l’importance vitale, comme : la santé, la gestion des déchets, la distribution d’eau, le sport, l’alimentation, l’agriculture, l’éducation, l’énergie propre, le numérique, le logement, la culture, l’assurance.


À retenir
L’économie positive suppose, pour réussir, un changement d’échelle.
Pour cela, il est impératif de bâtir un capitalisme « patient », reposant sur une finance qui re-trouve son rôle de support de l’économie réelle, sur le long terme. Dès lors, une réorientation du système social, politique et économique mondial s’impose.

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