COLLABORATIVE ECONOMY

Thomas Straub

Interview de Florence Peleau-Labigne, Directrice Générale des Services, Conseil Régional du Centre-Val de Loire et Thomas Straub, Directeur Associé Secteur Public Local chez KPMG.

Comment votre région a-t-elle fait face à la crise du Covid ?

Florence Peleau-Labigne : Plusieurs dispositifs ont été mis en place chaque semaine. L'Agence de Développement Économique de la Région Centre-Val de Loire, « Dev’Up » a tout d’abord réalisé un baromètre hebdomadaire sur les difficultés rencontrées par les entreprises de la région pendant la crise, grâce à des entretiens téléphoniques menés auprès des entreprises du territoire. Ce baromètre a permis de porter la parole auprès de l’Etat et ainsi de faire évoluer les dispositifs de la région, par exemple sur les aides financières, les difficultés des filières, la mise à disposition d’équipements de protection individuelle.

En outre, dans chaque département, notre organisation territorialisée avec un « Espace Région Centre » facilite l’activation des partenariats et réseaux nécessaires en période de crise, notamment grâce à la proximité des responsables de l’agence Dev’Up avec les entreprises et les préfectures. Cette organisation permet de travailler en collaboration avec l’ensemble des réseaux au niveau régional et départemental. La préfecture de Région a également mis en place une cellule économique au début de la crise avec l’ensemble des têtes de réseaux du milieu économique afin de comprendre les enjeux autour de l’articulation Région et Etat. Le partenariat Etat/Région pour le sujet économique a extrêmement bien fonctionné durant la gestion de crise.

Le 11 mai 2020, François Bonneau, Président de la Région Centre-Val de Loire a présenté la nouvelle stratégie de relocalisation suite à la crise sanitaire. Quelles transformations territoriales envisagez-vous afin de permettre à la région de devenir un vecteur de développement économique ?

Florence Peleau-Labigne : Nous souhaitons effectivement accompagner, par de la relocalisation, un certain nombre de segments qui ont manqué dans cette période, mais nous agissons également sur l’accompagnement des transitions, qu’elles soient écologique, numérique, ou des modes de travail. Le Président de Région a donc initié l’organisation d’un grand colloque le 1er juillet, qui réunira l’ensemble des acteurs économiques du territoire afin de réfléchir ensemble à cette stratégie de repositionnement et de confortation. Un travail de diagnostic par filière sera également mené afin d’accompagner au mieux les transitions. Nous sommes en effet un territoire qui compte beaucoup de sous-traitances sur l’automobile et l’aéronautique, secteurs d’ores et déjà en difficulté. Les impacts se feront plus criants dans les mois à venir ; mais nous accueillons également sur notre territoire des grands noms de secteurs porteurs tels que l’industrie pharmaceutique, la cosmétique, le numérique. C’est la raison pour laquelle le plan n’est aujourd’hui pas définitivement arrêté, mais à construire avec l’ensemble des acteurs économiques, notamment les entreprises, les clusters, les pôles de compétitivités, le réseau consulaire, la BPI, la Banque des Territoires, etc….

Quel rôle joue l’innovation dans la sortie de crise pour les territoires ?

Florence Peleau-Labigne : Il faut accompagner le repositionnement par les transitions et ce, via l’innovation et le numérique. Nous avons mené trois types d’expériences durant la crise Covid. Tout d’abord sur les circuits courts, notamment à destination des producteurs démunis qui ne trouvaient pas leurs réseaux de distribution habituels.

En moins d’une semaine, nous avons développé une plateforme internet de mise en relation entre producteurs locaux et consommateurs grâce à la géolocalisation. Cette plateforme a réuni très rapidement plus de 1000 producteurs référencés.


Florence Peleau-Labigne,
Directrice Générale des Services, Conseil Régional du Centre-Val de Loire

Le bénéfice est double : pour les producteurs, souvent non familiers avec le numérique, la plateforme leur a permis de capter des marchés auxquels ils n’avaient pas accès habituellement ; pour le consommateur, cela a facilité l’identification de l’offre de produits locaux à laquelle il pouvait souscrire. Nous souhaitons faire perdurer cette expérience et ces nouvelles habitudes de consommation. Auprès des entreprises en manque de protections individuelles, nous avons mis en place une plateforme visant à recenser l’ensemble des équipements fabriqués sur le territoire afin de leur permettre de se les procurer localement, sans recourir aux marchés chinois. Enfin, nous travaillons actuellement avec la Banque des Territoires sur un fonds d’accompagnement des initiatives des entreprises associant numérique et transition écologique, un véritable mouvement de fond. La recherche est aussi un axe fort des interventions de la Région.

Thomas Straub : La crise a joué un double rôle en matière d’innovation territoriale : un rôle d’accélérateur d’abord sur les attentes liées aux transitions écologiques et numériques mais également sur l’organisation du travail et les nouvelles formes de management. Certaines logiques tendent même à s’inverser. On pouvait s’interroger auparavant sur les raisons amenant à privilégier le télétravail. On s’interrogera désormais sur les usages liés au travail en présentiel dans les bureaux, au partage des espaces physiques, à la nature des réunions et in fine au redimensionnement et au caractère adapté du patrimoine immobilier. Concrètement la crise a fait évoluer en à peine quelques mois la problématique du télétravail dans les entreprises et les administrations en impératif d’organiser le travail à distance. La logique a changé de nature et les exemples sont nombreux. La dématérialisation de certaines procédures a également gagné plusieurs mois voire années. Un mouvement d’expérimentation s’est également mis en place. De nouveaux process et modes d’intervention en faveur des entreprises ont été développés dans l’urgence en s’affranchissant de certaines contraintes liées à la rigidité des organisations mais aussi du cadre réglementaire qui, au-delà des aménagements liés à l’état d’urgence sanitaire, a souvent été apprécié de manière plus souple. La crise a remis au centre la question des besoins en matière de soutien des entreprises et du secteur associatif en reléguant au second plan des problématiques de gestion qui semblaient difficilement surmontables auparavant. Là encore, un examen minutieux de ce qui devra être pérennisé comme solution a tout son sens y compris jusqu’à confirmer dans le temps certaines adaptations réglementaires. La réflexion en cours sur le relèvement des seuils des marchés publics illustre bien ce phénomène.

À retenir
La crise a fait évoluer en à peine quelques mois la problématique du télétravail dans les entreprises et les administrations en impératif d’organiser le travail à distance. La logique a changé de nature et les exemples sont nombreux. La dématérialisation de certaines procédures a également gagné plusieurs mois voire années.

Le rôle des entreprises dans les territoires / auprès des collectivités a-t-il évolué avec la crise ? Si oui, comment ?

Florence Peleau-Labigne : Les entreprises se sont adaptées dans des délais records. Par le télétravail tout d’abord, qui s’est mis en place rapidement avec néanmoins plus de difficultés pour les territoires qui manquent de débits internet suffisants. Cette évolution des façons de travailler fait émerger de nouveaux enjeux pour l’aménagement des territoires. Les entreprises et les salariés ont également fait part d’un incroyable esprit de responsabilités, ce qui a permis d’éviter les situations de manque pendant la crise. C’est notamment le cas des entreprises de transports pour lesquelles l’exercice du droit de retrait de leurs employés aurait impliqué une pénurie alimentaire ou de matières premières. Mais aussi de toutes ces entreprises, de toutes tailles, qui ont modifié leurs outils de production en un temps record pour participer à la fabrication de gel hydroalcoolique, de masques, de visières… Mais il y a eu également des situations alarmantes comme par exemple dans le secteur du tourisme, poumon de notre région. C’est dans ces moments critiques que les collectivités ont joué ce rôle d’accompagnateur et de soutien par l’écoute et les dispositifs mis en place.

Selon vous, cette dynamique va-t-elle se poursuivre post-crise ?

Florence Peleau-Labigne : La crise, bien que différente aujourd’hui, est toujours présente et les réponses ne se trouveront pas dans une logique du chacun pour soi. En ce sens, le forum du 1er juillet est un moyen de faire perdurer cette solidarité et cette mise en réseau. Avec l’Etat, nous mettons en place une cellule de gestion post crise pour accompagner les entreprises. Les partenariats étroits noués pendant la crise vont perdurer. De même qu’un certain nombre de nouveaux modes de consommation, faisant une large place au local.

Thomas Straub : Les approches ont été décloisonnées durant cette crise. Cela a permis à certains acteurs de re-légitimer leurs rôles notamment en matière de développement économique.

Le déconfinement n’est que le point de départ d’un processus qui pourrait avoir des effets systémiques à long terme en matière de gouvernance territoriale.


Thomas Straub,
Directeur Associé Secteur Public Local, KPMG

De nombreux acteurs – Région, réseau consulaire, agences de développement économique, intercommunalités, administrations déconcentrées, etc. – se sont retrouvés quotidiennement dans le cadre des dispositifs de gestion de crise mise en place. Avant de s’interroger sur l’évolution des compétences et des champs d’intervention – car les rapports de force vont évoluer -, c’est bien cette capacité à travailler de concert qu’il faut préserver dans les mois à venir.

Quelles sont les nouvelles priorités, quels nouveaux enjeux émergent pour les territoires ?

Florence Peleau-Labigne : Les entreprises fragiles avant la crise devront être soutenues pour préserver l’activité économique et l’emploi. Par exemple, les dispositifs de chômage partiel doivent perdurer, le temps que les carnets de commande retrouvent un niveau satisfaisant. Les enjeux à venir et communs à toutes les régions seront de développer des segments porteurs de développement économique, et d’accompagner les entreprises dans ces transitions, à la fois en termes économique, numérique, ou de rapport au travail. Il s’agit également de relancer le tourisme avec un plan de soutien aux acteurs du secteur et de donner envie aux Français de venir découvrir les trésors de notre région.

La Région Centre Val de Loire se définit par la force du travail collectif et ses convictions. Elle saura se relever de cette crise.


Florence Peleau-Labigne,
Directrice Générale des Services, Conseil Régional du Centre-Val de Loire

Thomas Straub : Les enjeux de demain passent par la transition et la reconversion. La politique volontariste de chômage partiel et de soutien de la trésorerie des entreprises a sauvé des milliers d’emploi à court et moyen terme. A plus long terme, il faudra réorienter certaines filières vers des activités porteuses mais aussi vers des activités qui traditionnellement avaient été abandonnées. Des défis colossaux nous attendent en matière de formation initiale mais aussi et surtout continue.  

À retenir
Un mouvement d’expérimentation s’est également mis en place. La crise a remis au centre la question des besoins en matière de soutien des entreprises et du secteur associatif en reléguant au second plan des problématiques de gestion qui semblaient difficilement surmontables auparavant.

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