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TECH ECONOMY

Décarbonation des procédés, maturation des technologies encore à l’état de prototype, innovation produit... Le cofondateur et CEO de l’agence Good Tech Lab, Benjamin Tincq,  analyse comment le monde de l’industrie peut et doit accompagner la transition énergétique.

Comment les industriels, grâce aux climate tech, peuvent-ils contribuer à inverser le cours du réchauffement climatique et prévenir l’effondrement des écosystèmes sur Terre ?

Tout d’abord, il faut rappeler que l’urgence climatique et écologique est un problème d’une ampleur sans précédent, qui nécessite une très large palette de réponses. Y répondre nécessite trois grands leviers : sobriété, politiques publiques ambitieuses et technologies.

Sur ce troisième volet, le rôle des industriels est en premier lieu de déployer le plus rapidement et le plus massivement possible les technologies matures permettant de décarboner leurs activités et d’assurer la résilience des infrastructures et des systèmes agricoles.

Leur second rôle est de contribuer à la maturation et au passage à l’échelle des technologies dédiées aux secteurs dits “difficiles à décarboner” : les transports lourds et de longue distance, les secteurs industriels comme l’acier, le ciment, le verre, etc.

Selon l’Agence Internationale de l'Énergie, les trois quarts des réductions ou captures d’émissions de CO2 à réaliser d’ici 2050 ne sont adressables qu’avec des solutions qui n’ont pas encore largement pénétré leur marché. Un tiers concerne des technologies à l’état de R&D ou de démonstrateur. Beaucoup des solutions émergentes proviennent des laboratoires de recherche et des startups deeptech. Ils ont besoin de s’associer aux industriels dont les compétences et les ressources sont nécessaires à la maturation et au passage à l’échelle.

Parmi les 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU, quels sont ceux que les industriels peuvent prioritairement aider à atteindre ?

Les ODD sont très dépendants les uns des autres. Il est donc difficile d’en choisir un en particulier. Les ODD n°2, 6, 7, 11, 12, qui concernent l’accès à l’alimentation, à l’eau potable, à une énergie durable et abordable, à des villes durables ou à des modes de production et de consommation soutenables, sont en interactions forte et ont des impacts sur la réduction de la pauvreté, l’éducation ou encore l’égalité entre les genres (ODD n°1, 4, 5). Cela étant, je dirais que les ODD n°13, 14 et 15, qui visent à restaurer le climat et la biodiversité, sont cruciaux pour les fondements mêmes de notre civilisation.

Dans cette perspective, les industriels ont une mission de réduction de leur propre impact, en termes d’émissions de CO2, de prélèvement de ressources en eau, de génération de déchets, etc. Ils ont aussi un rôle d’accompagnement de leurs clients, afin de les aider à réduire leur impact. Par exemple, un industriel de la construction peut fournir du béton bas carbone à ses clients dans l’immobilier, lesquels peuvent également se fournir en pompes à chaleur auprès d’acteurs de l’énergie, afin de tendre vers le bâtiment net-zero carbone.

À retenir
Selon l’Agence Internationale de l'Énergie, les trois quarts des réductions ou captures d’émissions de CO2 à réaliser d’ici 2050 ne sont adressables qu’avec des solutions qui n’ont pas encore largement pénétré leur marché. Un tiers concerne des technologies à l’état de R&D ou de démonstrateur.

Quelles sont les technologies les plus prometteuses selon vous, et pourquoi ?

En préambule, rappelons qu’il n’existe aucune technologie miracle. Nous allons avoir besoin d’une multitude de savoir-faire, dans des domaines très différents.

Dans le champ du numérique, l’IA et le machine learning sont des outils prodigieux dans les problèmes d’optimisation. Par exemple, optimiser la consommation énergétique des bâtiments en pilotant la climatisation et l’éclairage en temps réel, optimiser les plans d’urbanisme et la gestion du trafic routier au niveau d’une métropole, ou encore optimiser les formulations de protéines végétales pour créer des substituts de viande dont la texture et le goût vont attirer des personnes végétariennes, et ainsi réduire l’impact carbone de leur régime alimentaire.


Je suis également particulièrement enthousiaste quant au potentiel de la deeptech, qui désigne les technologies fortement différenciées issues de la recherche scientifique ou d’une innovation fondamentale en ingénierie. Les coûts des batteries lithium-ion ont été divisés par 10 ces dernières années et les progrès futurs vont aider à massifier le véhicule électrique. Celui-ci sera idéalement de petite taille (i.e. pas un SUV) et utilisera des matériaux composites permettant de l’alléger et ainsi de réduire le poids des batteries. Le stockage d’énergie de longue durée est un autre secteur crucial car il va falloir gérer la pénétration grandissante du solaire et de l’éolien qui jouent un rôle prodigieux pour décarboner rapidement des mix électriques fossiles.

On parle beaucoup de l’hydrogène comme une solution à l’intermittence des énergies renouvelables électriques. C’est effectivement une des principales technologies candidates pour ce rôle, mais la molécule H2 est plus largement un vecteur énergétique permettant de décarboner des activités là où l’électrification trouve ses limites, notamment dans les transports lourds ou la sidérurgie, pour la fabrication de l’acier. Mais il est crucial que cet H2 soit bas-carbone : soit par électrolyse alimentée par du nucléaire ou des renouvelables, soit par d’autres procédés biologiques, thermochimiques ou avec capture de carbone.

Il ne faut pas non plus négliger le rôle du nucléaire dans la production d’électricité bas-carbone à la demande. En complément des grands réacteurs que nous connaissons bien en France, je suis particulièrement enthousiaste sur le rôle des “petits réacteurs modulaires” qui ont des avantages notables en termes de coûts, de délais de fabrication, de sécurité passive, voire de design de génération 4 qui permettront le recyclage du combustible usé. La société danoise Seaborg Technologies vient ainsi de lever 20 millions d’euros pour développer des réacteurs de ce type en Asie du Sud-Est. D’autres acteurs développent des réacteurs de fusion nucléaire avec des designs différents de celui d’ITER, comme Renaissance Fusion à Grenoble.

Enfin, je citerais la capture de CO2 atmosphérique. Le rapport du GIEC pour 1.5° prévoit qu’entre 100 et 1 000 gigatonnes d’émissions négatives seront nécessaires d’ici 2050. Même pour 2°C, il faudra compter sur 10 à 20 gigatonnes par an, un volume qui nécessitera une large palette de solutions naturelles (reforestation, forêts d’algues, sols agricoles) et technologiques (direct air capture, minéralisation du CO2, etc.). On est encore loin du compte mais c’est un secteur très dynamique et je suis prudemment optimiste.

 

Quels freins les industriels peuvent-ils rencontrer dans leur action en faveur du climat et de la biodiversité ?

Parmi les freins, il subsiste des verrous technologiques que nous ne sommes pas encore parvenus à faire “sauter”. Je pense par exemple aux projets d’avions électriques ou à hydrogène. Sur de longues distances, la solution technologique n’existe pas encore. Je ne dis pas que nous n’y arriverons pas, je dis simplement que le challenge est très élevé.

Autre enjeu de taille, les entreprises vont apprendre à être sobres en ressources. Cela nécessitera parfois qu’elles transforment en profondeur leur chaîne de valeur ou leur modèle économique, ce qui n’est pas évident compte tenu des cycles de décision qui sont structurellement contraints par les cours de bourse.

La collaboration avec les startups et laboratoires de recherche est une nécessité, mais leur rythme n’est pas toujours celui des grands groupes. L’agilité va donc s’imposer en règle incontournable, au risque de passer à côté d’innovations de rupture qui seront nécessaires à l’atteinte de la neutralité carbone.


À retenir
Les entreprises vont apprendre à être sobres en ressources. Cela nécessitera parfois qu’elles transforment en profondeur leur chaîne de valeur ou leur modèle économique, ce qui n’est pas évident compte tenu des cycles de décision qui sont structurellement contraints par les cours de bourse.

En conclusion, qu’est-ce qui est déjà porteur d’espoir sur ces sujets ?

La volonté d’atteindre les objectifs de neutralité carbone affichée par beaucoup d’industriels est bien présente. Ce n’était pas forcément évident il y a encore deux ans et il va maintenant falloir passer aux actes, mais au moins la direction est là.

La mobilisation citoyenne rend plus sensible à ces problématiques l’ensemble des parties prenantes dans les entreprises. De nombreux collaborateurs ont envie de se saisir du sujet, les étudiants et jeunes diplômés contribuent à maintenir la pression sur les RH, et de nombreux investisseurs se désengagent des activités les plus polluantes et cherchent à investir dans les solutions climat, pour réduire les risques de leur portefeuille, mais aussi parce qu’il s’agit fondamentalement des secteurs économiques de demain.

Et du côté des technologies, on voit que, dès qu’un déploiement à grande échelle est possible, les coûts baissent rapidement tandis que les performances augmentent. On l’a constaté avec les panneaux photovoltaïques, les batteries lithium-ion ou le séquençage ADN, et on peut espérer le voir avec la capture de carbone, les biotechnologies industrielles ou les bétons bas-carbone.

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