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Souvent cantonnée à la prospective, cette démarche peut également nourrir imaginaire et créativité en période d’incertitude.



Daniel Kaplan, cofondateur de l’université de la Pluralité, travaille sur les imaginaires depuis de nombreuses années. Il définit l’imaginaire comme « un système qui produit du sens au travers d’idées, d’images, de symboles et de définitions, et guide notre action dans une direction précise justifiée par la manière dont on a défini les choses ». Le problème c’est que l’on ne questionne plus l’imaginaire dans lequel on vit, il fait partie de notre quotidien. Or, les défis du XXIe siècle nous obligent à interroger un certain nombre de notions fondamentales, notamment notre rapport à la nature, à nos sociétés, au monde.

Questionner les imaginaires

 « Nous ne nous rendons pas compte à quel point, dans notre monde, l’espace des concepts, des institutions, le rapport au temps est défini par une manière de voir occidentale. En Afrique, en Asie, des communautés entières d’intellectuels, de politiques, d’artistes veulent raconter l’avenir avec leurs concepts, leurs mots. On va vers un futur dans lequel coexisteront plusieurs manières de voir le monde, ayant chacune une véritable puissance », explique Daniel Kaplan.

 Comment prendre du recul sur ces imaginaires pervasifs, pour envisager d’autres futurs possibles et dialoguer sur les choix à faire aujourd’hui ? Avec le design fiction.

L’origine du design fiction est d’abord critique. Il pose des questions difficiles, de principe, sur la mission, la raison d’être, le sens de l’entreprise.

Envisager différents scénarios d’avenir, pour en discuter

 Concrètement, une démarche de design fiction s’entreprend avec un partenaire expert du design ou de l’innovation, qui rassemble des « signaux faibles » autour d’une thématique ou d’un enjeu. « Cette phase de collecte peut passer par l’analyse de brevets en cours de développement, des entretiens avec les utilisateurs d’une technologie, la sélection d’extraits de livres allant de la sociologie à la science-fiction », explique Nicolas Nova, chercheur franco-suisse, cofondateur du Near Future Laboratory. L’agence détermine deux ou trois scénarios parmi les plus pertinents dans les trois à cinq ans à venir. Le format choisi - un catalogue d’objets, une vidéo YouTube commentée, un magazine du futur - conditionne la manière de présenter les scénarios selon l’objectif du commanditaire : déterminer les fonctionnalités d’un produit ou service, travailler sur l’acceptation du changement, mieux cerner l’apport d’une technologie à un business donné dans le cas d’un thème très générique, comme l’intelligence artificielle ou la robotique. Pour l’État de Genève, il s’est ainsi agi de créer une carte urbaine pour le véhicule autonome. « Cela a permis de partager les enjeux de transformation de la mobilité posés par l’utilisation du véhicule autonome, de tester l’acceptation de ces changements par les différentes parties prenantes, de mettre en lumière les controverses, de faire émerger des problématiques qui n’avaient pas été perçues par les services de mobilité de la Ville », précise Nicolas Nova.

La fiction comme outil d’innovation ou d’exploration sociétale

 L’avantage majeur de cette démarche consiste à créer des objets rendant la complexité de la situation accessible au plus grand nombre. Dans le cas de l’utilisation pour de la R&D de nouveaux services ou produits, cela aligne tout le monde sur le changement tout en ouvrant le débat aux non-experts, à travers un scénario tangible. Les limites de l’exercice ? Les frictions : « L’écueil potentiel réside dans la contradiction entre l’exercice prospectif, de débat qui peut avoir lieu avec la production du design fiction, et l’exercice de communication, qui vise à donner une certaine image de l’entreprise, souligne Nicolas Nova. 

Il faut travailler sur des pistes pertinentes et déterminer ce qui est plausible techniquement, physiquement, biologiquement, sociologiquement à cinq ans.

Mais ce sont justement les points de controverse qui nourrissent les débats, et font du design fiction une méthode fertile pour explorer les questions d’intérêt général à plus long terme, comme les enjeux d’éthique (les manipulations génétiques ou l’IA ont donné lieu à nombre d’exercices ces dernières années) ou les grands chantiers sociétaux (transition écologique, ville de demain, futur du travail, etc.). Pour nombre d’organisations, une démarche de design fiction est l’occasion de réunir leurs parties prenantes autour d’un débat sur les fondamentaux et les impacts des décisions à prendre aujourd’hui. La période, et ses incertitudes, est en effet bénéfique à la remobilisation des communautés, pour se poser - ou reposer - des questions et identifier, sur celles-ci, des consensus sur les futurs plausibles et souhaitables. Et donc (re)définir une stratégie d’action pour aujourd’hui.

Chez KPMG, un outil d’innovation immersif

Dans le cadre de HOW, le dispositif d’innovation de KPMG, le design fiction a été pratiqué jusqu’ici comme outil d’idéation de solutions innovantes. Ainsi, dans le cadre d’offres de bancassurance, sur la base de la scénarisation d’un sinistre ‘’classique’’ via la vidéo d’un accident automobile contre sanglier, les équipes d’une grande banque devaient imaginer, pour chaque étape du règlement du dossier, une nouvelle manière de procéder pour fluidifier la gestion du cas. L’immersion - chez Google - et l’endossement des rôles du conducteur et de ses interlocuteurs ont favorisé la production d’idées réellement innovantes. Pour répondre aux enjeux du moment, HOW proposera cet automne deux offres de design fiction : la première pour anticiper les évolutions possibles de court terme (futur probable) et imaginer les opportunités d’adaptations afférentes, et la deuxième, sur une hypothèse d’évolution technologique probable, un exercice sur la transformation sociétale face à une innovation de rupture.