Interview d'Antoine Lemarchand, PDG de Nature & Découvertes.

  • Albane Liger-Belair , Directeur |

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Antoine Lemarchand, PDG de Nature & Découvertes

Les premiers mois de la pandémie ont mis les entreprises face à des défis inédits. Antoine Lemarchand nous explique comment Nature & Découvertes a géré l'urgence et les premiers enseignements tirés.

Comment N&D a géré la crise dans l’urgence ? Quelles premières mesures avez-vous prises ?

Nous avons pensé tout d’abord à la sécurité. Celle du personnel, celle des clients et puis à la sécurité financière de l’entreprise. Nous avons fermé l’ensemble de nos magasins, mis en chômage partiel 80% du personnel, et en télétravail le reste des salariés. En parallèle, nous avons stoppé les arrivées de marchandises et mis en stand-by les paiements de loyers, en attendant de trouver un accord avec nos bailleurs. En revanche nous avons pris la décision de soutenir et donc de continuer à payer nos partenaires et fournisseurs les plus vulnérables. Nous avons maintenu un lien fort, tant avec nos équipes que nos clients. Pour ces derniers, nous avons renforcé notre ligne de communication éditoriale en offrant des contenus gratuits, des jeux et des vidéos dans l’esprit de N&D. Pour les collaborateurs, j’écris chaque semaine une newsletter avec les dernières infos concernant l’entreprise, mais aussi un regard plus personnel avec mon interprétation de ce qui se passe dans le monde, mes bonnes adresses, conseils lectures, etc… Cette newsletter permet de garder le lien et de partager le même niveau d’information auprès des salariés. Nous avons également Workplace, un réseau social d’entreprise qui est très actif. Enfin, nous finançons des cours de yoga sur Zoom pour le personnel. Notre site internet continue de livrer, et notre service client reste très actif, malgré nos magasins fermés. Pour mars, l’activité en ligne a été trois fois supérieure à un mois normal, avec des ventes de jeux, jouets, et des articles autour du Yoga et des plantations. Enfin, nous avons souhaité contribuer à notre mesure à la lutte contre le Covid avec plusieurs initiatives : que ce soit 6500 masques que nous stockions et que nous avons offert à un hôpital, ou des produits - jouets, crèmes pour les mains, fauteuils de massage - que nous avons donné à des hôpitaux également. Notre Fondation aussi se mobilise et va financer en urgence un projet lié à la biodiversité, et notamment à la reforestation des forêts asiatiques. Pourquoi ? Les épidémies de ces dernières années proviennent pour beaucoup de la disparition des forêts qui engendre un rapprochement entre les animaux et les habitats. La conséquence ? Les Zoonoses touchent maintenant l’homme, et la manière de les éviter passe par la reforestation.

Comment voyez-vous l’après crise ?

Dans notre secteur nous prévoyons plutôt un scénario en W : une remontée du business cet été et une redescente probable à l’automne avec des clients qui ne voudront plus aller dans les centres commerciaux. Nous anticipons un mauvais Noël, pourtant notre période d’activité la plus forte, avec -10 -15% par rapport à l’année dernière qui était déjà mauvaise à cause des grèves.

Nous allons miser beaucoup sur le digital même si nous allons devoir repenser la livraison pour être compétitif par rapport à Amazon par exemple.

Anticipez-vous de nouvelles attentes de la part des consommateurs ? De nouvelles exigences face aux marques ?

Je crois qu’il va y avoir un basculement : avant nous étions « Customer first » et nous allons devenir « Employee first ». C’est-à-dire que les salariés vont passer au premier plan, devant les clients, en termes de priorité stratégique. C’est la volonté des collaborateurs qui fera changer une entreprise et non plus ses clients. Ce sont les employés qui recommanderont leur entreprise, qui feront savoir si elle est exemplaire ou non, et qui indirectement influeront ainsi sur les ventes… La réputation est déterminante. Un client sait si une entreprise est vertueuse ou non avec ses salariés, et il va être sensible au fait qu’un produit qu’il achète contribue au bien être des salariés, cela joue sur son achat.

D’ailleurs, on parle beaucoup de relocalisation, qu’en pensez-vous ? Allons-nous vers une nouvelle forme de production ?

Là encore, c’est quelque chose qui doit venir des entrailles de l’entreprise, et donc des collaborateurs, car même si les clients sont pour la relocalisation ils ne voudront pas en payer le prix. Je suis convaincu que nous allons moins consommer tout court, que ce soit du made in China ou du made in France. Pendant le Covid les gens ont pris l’habitude de moins dépenser et se sont rendu compte que cela ne leur manquait pas tant que ça finalement. De plus, avec le télétravail qui va se généraliser et s’installer, les gens vont moins se déplacer et seront moins tentés d’acheter.

Le nouveau modèle repose sur une question : Comment économiquement nos pays vont pouvoir continuer de croître sans compter sur la consommation ?

La version positive de ce monde VUCA[1] est peut être un monde où nous allons accepter de vivre plus au jour le jour. Pour les entreprises ça veut dire qu’il va falloir réduire les coûts fixes, et descendre nos points d’équilibre de façon à avoir des coûts variables : fonctionnement en mode SAAS, plus de sous-traitance et moins de recrutements. En d’autres termes, les entreprises vont variabiliser leurs coûts face à une incertitude qui va devenir la norme, pour être plus agiles et à même de s’adapter rapidement.

Comment voyez-vous les choses pour N&D dans ce contexte VUCA ?

Nous finalisons actuellement notre raison d’être qui sera autour d’une écologie de la terre, du corps et de l’esprit. Nous travaillons à la traduire dans notre business plan pour la rendre concrète. Premièrement nous allons miser beaucoup plus sur l’économie circulaire et notamment le marché de l’occasion. C’est un sujet que nous n’avons pas suffisamment adressé jusqu’à présent. Un deuxième axe de développement va tourner autour du bonheur immatériel, le développement de l’Etre plutôt que le développement de l’avoir : voyages, apprentissages, expériences. Enfin, et c’est ce que j’évoquais précédemment nous allons variabiliser beaucoup plus nos coûts.

En conclusion ?

Les entreprises vont être mises à contribution dans la construction du monde d’après. Mais, fragilisées par la crise elles vont devoir faire des choix en matière d’investissement sur les causes à défendre. C’est une belle opportunité de se recentrer sur l’essentiel, à savoir leur mission et leur raison d’être. C’est ça la tendance de l’après Covid.

Sources & Références :
[1] Volatility, Uncertainty, Complexity et Ambiguity : désigne l’environnement actuel, de plus en plus complexe, volatile, incertain et ambiguë