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«Il faut retrouver le goût de la formation continue!»

Interview avec Nicole Burth et Stefan Pfister

Dans une interview, Nicole Burth et Stefan Pfister discutent des défis à relever aujourd’hui par les entreprises et les employés sur le marché du travail et de la mesure dans laquelle l’État doit intervenir en tant que régulateur.

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Nicole Burth et Stefan Pfister

Nicole Burth, CEO d'Adecco Group Suisse, et Stefan Pfister, CEO de KPMG Suisse

Madame Burth, quel est actuellement, à vos yeux, le plus gros défi sur le marché du travail?

Nicole Burth: Pour la quasi-totalité des industries, le plus gros défi est de trouver les bons spécialistes et les bons professionnels. Et de les garder quand on les a. Les professionnels sont spécialisés dans leur domaine. Nous entendons par là des personnes qui ont suivi un apprentissage professionnel, une formation continue spécifique ou une formation universitaire. En Suisse, nous venons de connaître une phase de boom de deux ans avec un taux de chômage faible. Par conséquent, les entreprises recherchent des professionnels bien formés. Par ailleurs, les profils recherchés à l’heure actuelle font souvent défaut sur le marché du travail. Nous aurions, par exemple, besoin de beaucoup plus de techniciens et d’informaticiens. 

Pensez-vous que la Suisse est encore assez attractive aujourd’hui pour intéresser et garder des spécialistes helvétiques et étrangers?

Nicole Burth: Oui, absolument. La Suisse est l’un des pays les plus attractifs pour des gens bien formés. Dans le cadre du Forum économique mondial, nous avons présenté une étude, connue sous le nom de «Global Talent Competitiveness Index», qui a désigné pour la septième fois consécutive la Suisse comme le pays le plus attractif pour les professionnels qualifiés du monde entier. La Suisse est extrêmement attractive pour ces gens-là, au niveau national et international. Ce que nous observons cependant est un décalage entre l’offre et la demande.

Stefan Pfister: Le problème est également connu de nous. Pour certains domaines spécialisés, nous aimerions attirer davantage de spécialistes en Suisse. Mais pour cela, les contingents de la politique migratoire nous fixent des limites. C’est surtout dans les travaux de projet que nous devrions pouvoir agir de manière beaucoup plus flexible.

Quels sont donc les défis spécifiques pour une entreprise internationale d’audit et de conseil comme KPMG?

Stefan Pfister: Nos défis vont encore beaucoup plus loin: nous recherchons de plus en plus de profils que l’on ne trouve même pas encore sur le marché du travail. Cela est dû entre autres à l’enseignement scientifique: certes, il se développe, mais il a encore un peu de retard sur les besoins du marché. Cela nous conduit à devoir former nous-mêmes de tels spécialistes. C’est assurément intéressant, car nous pouvons ainsi offrir quelque chose de très passionnant à nos collaborateurs, mais cela ne va pas sans poser de problèmes du point de vue entrepreneurial. Nous devenons de plus en plus le complément de l’enseignement, ce qui entraîne des coûts de formation élevés avec simultanément une fluctuation importante. À long terme, ce n’est pas une perspective particulièrement attirante. Toutefois, je comprends bien sûr les jeunes gens qui souhaitent faire encore d’autres expériences à l’issue de leur formation, peut-être aussi à l’étranger. 

Pourquoi voit-on émerger si vite, en ce moment justement, tant de nouveaux métiers et de nouveaux profils professionnels?

Stefan Pfister: La raison en est d’une part la transformation fondamentale de l’économie, engendrée par la numérisation et la mondialisation et, d’autre part, l’évolution de la société. Les circonstances, notre façon de vivre, ce que nous produisons, ce que nous demandons et notre manière de consommer, tout cela entraîne des changements permanents et, sur le marché du travail, des profils d’exigences qui changent sans cesse.

Observez-vous également cette évolution dans d’autres branches?

Nicole Burth: Oui, selon une étude récente, dans dix ans, six diplômés sur dix exerceront un métier qui n’existe encore même pas aujourd’hui. Nous devons être capables de faire avec cette mutation. S’ajoute à cela l’évolution démographique. La Suisse compte actuellement cinq millions d’actifs. D’ici à 2030, les personnes qui partiront en retraite seront environ un demi-million de plus que les jeunes sortant de l’école et de l’apprentissage professionnel qui arriveront sur le marché du travail. Cela représente 10% de la population active suisse, et ce avec un chômage de 2-3%… À elle seule, cette tendance nous pose des défis considérables. La numérisation détruira certes quelque 20% des emplois, mais il s’en créera aussi beaucoup de nouveaux.

Stefan Pfister: Mais avec des profils d’exigences complètement différents!

Nicole Burth: Exactement, avec des profils totalement différents. Le centre de distribution du courrier de la Poste à Mülligen, par exemple, était auparavant en charge de tout le canton de Zurich. Maintenant, il s’occupe de toute la Suisse alémanique. Adecco y avait à l’époque 800 personnes en mission. Aujourd’hui, après que la Poste a automatisé de nombreux processus, elles ne sont plus que 120. Ces 120 personnes ont cependant des qualifications différentes de celles de leurs 800 anciens collègues. Cet exemple le montre: économie et société doivent trouver de nouvelles solutions de formation continue afin de pouvoir maintenir les gens sur le marché du travail.

Dans quelle direction les formations initiale et continue doivent-elles évoluer?

Nicole Burth: La main-d’œuvre doit, en principe, être mieux qualifiée à tous les égards. Les professions et les compétences nécessaires deviennent plus techniques, plus numériques et aussi plus collaboratives. Le travail en équipe est une caractéristique importante du quotidien professionnel actuel, et ce à tous les niveaux. 

Stefan Pfister

«Nous devons relever les défis majeurs grâce à une offre de formation initiale et continue appropriée»

Stefan Pfister: Les futurs profils demanderont également beaucoup plus de compétence en communication. Cependant, je ne suis pas sûr que l’on créera effectivement autant de nouveaux emplois qu’il en disparaîtra, et qu’il y aura suffisamment d’alternatives disponibles pour tous les profils moins qualifiés. Nous serons certainement confrontés à des défis, notamment dans le monde occidental. Des tensions sociales se manifesteront alors, qui ne peuvent pas encore être évaluées.

Nicole Burth: Un domaine dans lequel de nombreux emplois ont été créés au cours des 10 à 20 dernières années – et pas seulement des emplois hautement qualifiés – est l’industrie des services. Pensez au ménage, aux soins aux personnes âgées et même aux promeneurs de chiens. Et je suis sûre que nous continuerons à avoir une forte demande dans les années à venir, notamment pour les professions d’infirmiers et infirmières.

Vous pensez donc que le marché du travail se stabilisera à nouveau et que même les personnes les moins qualifiées retrouveront du travail?

Nicole Burth: Je ne sais pas si le timing et les transitions seront toujours compatibles. Mais si nous anticipons raisonnablement que dans dix ans, il manquera 10% d’actifs sur le marché du travail, je suis confiante. Ce qui m’inquiète cependant, c’est que nous risquons de ne pas avoir les profils nécessaires. C’est à ce niveau que nous devons agir.

Stefan Pfister: Nous devons relever ces défis majeurs grâce à une offre de formation initiale et continue appropriée. Cela soulève la question fondamentale de savoir dans quelle mesure l’État doit financer la formation continue des personnes moins bien qualifiées, car la motivation et les ressources financières propres de ces personnes sont souvent limitées, ce qui réduit leurs chances de réussite.

Nicole Burth: Le groupe Adecco réclame un nouveau contrat social. Nous devons et voulons mettre de l’argent à disposition pour que cette formation continue puisse être payée. Les gens doivent être motivés et encouragés à suivre une formation continue. C’est particulièrement difficile pour les personnes qui n’ont pas fréquenté d’école ou suivi le moindre cours depuis longtemps. En collaboration avec d’autres entreprises de la branche de l’intérim, nous alimentons un fonds pour permettre aux travailleurs temporaires de bénéficier d’une formation continue. Cependant, le problème est que ce fonds est peu utilisé. Il en va de la formation continue comme du sport: qui ne s’est pas entraîné pendant longtemps doit faire de gros efforts pour s’y remettre.

Restons-en encore à l’entreprise individuelle: que peut-elle faire pour que les meilleurs éléments viennent, restent et évoluent aussi pour répondre à des exigences changeantes?

Stefan Pfister: Les possibilités sont multiples. Il y a d’une part les programmes de formation internes de l’entreprise. Ceux-ci couvrent en premier lieu – et c’est compréhensible – les besoins, les intérêts et les domaines spécialisés propres à l’entreprise. La mobilité est un autre aspect tout aussi important, et ce à bien des égards: elle mise sur la mobilité proprement dite et sur la disposition de chacun à oser du nouveau, à acquérir de nouvelles expériences, peut-être à partir à l’étranger. Les entreprises doivent également montrer aux jeunes des perspectives qu’ils peuvent atteindre avec la formation continue appropriée. Cependant, je ne pense pas que l’on doive lier chaque formation continue à une promesse relative à la prochaine étape dans la carrière. Une formation continue doit également permettre à quelqu’un d’avancer personnellement et de prendre du plaisir.

Nicole Burth: Je vois de plus s’instaurer une forte concurrence pour s’attacher des bons spécialistes. Cela signifie que chaque employeur doit se positionner de la manière la plus attractive possible pour trouver les bonnes personnes. Cela veut aussi dire qu’un employeur doit proposer davantage de flexibilité à ses collaborateurs en termes d’horaires et de lieu de travail, et que cela doit revêtir un certain sens. Voici ce que la jeune génération veut entendre de la part de son employeur: «Nous représentons quelque chose, nous avons une vision et une mission!».

Vous ne cessez de parler de la main-d’œuvre bien formée et hautement qualifiée. Mais quelles sont les perspectives pour celles et ceux qui sont à un niveau plus bas?

Nicole Burth: En Suisse, il y a effectivement beaucoup de personnes qui ne peuvent pas faire état d’une solide formation. Nous devons trouver le moyen d’atteindre un taux d’emploi plus élevé parmi ce public, par exemple grâce à des formations continues. Nous devons également réfléchir à la manière de pouvoir employer des spécialistes au-delà de l’âge de la retraite. Des modèles de marché du travail flexibles qui permettent à quelqu’un de ne pas nécessairement travailler à 100% pourraient être utiles à cet égard.

Nicole Burth

«Les responsables politiques sont également appelés à réagir à cette nouvelle situation par des mesures concrètes»

En réalité cependant, il semble que les jeunes travailleurs soient préférés à ceux âgés de plus de 50 ans car ils sont moins chers, plus numériques et plus mobiles.

Nicole Burth: Nous connaissons tous des personnes qui ont quitté une entreprise à plus de cinquante ans. C’est très difficile sur le plan personnel, et ce n’est effectivement pas facile pour eux de retrouver un emploi. Mais si nous regardons les chiffres, ce n’est pas le segment des plus de 50 ans qui a un taux de chômage plus important, au contraire. Les plus de 50 ans ont même un taux chômage légèrement inférieur au reste de la population. Mais s’ils devaient devenir chômeurs, ils le resteraient en moyenne pendant une période plus longue.

Stefan Pfister: Les entreprises ont également des obligations: elles ne doivent pas hésiter à embaucher une personne ayant une plus grande expérience de la vie de peur que celle-ci ne soit trop chère, trop qualifiée ou rapidement démotivée, car le poste pourrait éventuellement être en dessous des compétences et des attentes existantes. Et en raison de l’évolution démographique, la proportion de personnes de plus de 50 ans va encore augmenter significativement au cours des années à venir.

Nicole Burth: C’est pourquoi les responsables politiques sont également appelés à réagir à cette nouvelle situation par des mesures concrètes, parmi lesquelles une adaptation à la hausse de l’âge de la retraite AVS est impérativement nécessaire. Mais les désavantages fiscaux pour les familles ou les doubles revenus doivent également être éliminés. Enfin, je plaide pour un système scolaire plus moderne qui permette également aux mères de participer à nouveau à la vie professionnelle.

Stefan Pfister: Je suis tout à fait d’accord avec vous sur ce point. Il est urgent d’harmoniser les systèmes scolaires au-delà des frontières cantonales. Cela pourrait, entre autres, aider à augmenter la proportion de femmes dans la population active. Et cela permettrait de faire bénéficier le marché du travail et les entreprises d’un grand nombre de compétences et d’expériences potentielles inutilisées. Les exemples scandinaves montrent que les moyens et les solutions pour résoudre ce problème existent effectivement.

 

Nicole Burth: Souvent, il ne manque que peu de choses. Nous avons récemment eu un cas aussi classique qu’exemplaire. Nous voulions en l’occurrence offrir une possibilité de partage d’emploi. Cela a effectivement failli échouer parce que nous ne pouvions pas nous mettre d’accord sur le mercredi après-midi, où les deux mères voulaient ou devaient être là pour leurs enfants.

Quelles mesures concrètes l’État devrait-il prendre maintenant?

Nicole Burth: La réglementation relative aux pays tiers est la priorité. Si vous recherchez un professionnel particulier dans un pays non européen, mais que le quota d’immigration pour cet État est déjà atteint, vous devez attendre qu’une place se libère à nouveau. Il faudrait trouver dans ce cas une solution plus souple et meilleure pour les spécialistes qui ne peuvent pas être trouvés en Suisse.

Dans quelle mesure l’État doit-il intervenir ici en tant que régulateur?

Stefan Pfister: Je ne suis pas un grand défenseur des interventions étatiques sur le marché. Il y a certaines questions que nous devons résoudre nous-mêmes dans le secteur privé. Je considère que l’État a une responsabilité en matière de conception, de modernisation et d’harmonisation du système scolaire. La réforme des retraites doit également être abordée avec l’expertise nécessaire. Dans le domaine de la formation professionnelle continue, je plaide pour une plus grande responsabilité individuelle des individus et des acteurs économiques. Cela s’applique notamment aux entreprises qui sont surtout intéressées par des employés mieux qualifiés.

Nicole Burth: L’une des raisons pour lesquelles nous sommes tous deux engagés dans «digitalswitzerland» est que nous avons constaté que la Suisse était à la traîne en matière de formations numériques. La majorité des citoyennes et citoyens helvétiques est à la recherche d’une formation menant à un diplôme fédéral. Cependant, cela a pour conséquence que des gens suivent parfois des formations qui ne correspondent pas aux besoins les plus modernes du marché, mais qui confèrent un titre flatteur. Par exemple, dans le domaine «Data & Analytics», une formation pratique substantielle serait probablement plus profitable, même s’il n’existe encore aucun diplôme fédéral pour cela.

Stefan Pfister: C’est pourquoi il est impératif de travailler sur l’offre de formations initiales et continues. Nous devons encourager les modules comportant des compétences numériques, ainsi que ceux qui véhiculent les contenus classiques via des canaux numériques. Vue en termes de structures de coûts et de prix, l’offre de formation actuelle est très confuse et hétérogène. En même temps, nous devons également garantir la qualité. KPMG et Adecco entendent apporter leur contribution à tout cela.

Et quelles impulsions attendez-vous de la collaboration avec «digitalswitzerland»?

Stefan Pfister: Il s’agit là d’un projet de transparence et d’assurance qualité qui est né de la réflexion de nos entreprises. Nous essayons maintenant d’amener autour de la table d’autres entreprises des secteurs industriels les plus divers afin de trouver des solutions au bénéfice de tous les utilisateurs finaux. Nous sommes en pourparlers avec des universités et des hautes écoles spécialisées, mais aussi avec des centres de formation d’entreprises privées. Cela doit en quelque sorte être un levier pour améliorer encore le marché du travail suisse grâce à l’apprentissage numérique.

Nicole Burth: Outre la transparence des offres de formation continue, que nous voulons accroître, il faut surtout retrouver le goût de la formation continue. Les gens doivent savoir ce qu’une telle démarche signifie pour eux, comment elle change leur vie, mais aussi quel plaisir et quelle satisfaction ils en retireront.

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