Tandis que le Canada élabore une stratégie « des mines à la mobilité » pour la production de véhicules électriques (VE) et de leurs composants, il doit également se doter d'une infrastructure pour soutenir ces véhicules une fois qu'ils sont sur la route. Pour ce faire, le pays devra installer beaucoup plus de bornes de recharge, tant près des maisons que dans les lieux publics, et produire suffisamment d'énergie propre pour les alimenter.

Cela demandera une bonne dose de réflexion créative, car dans un pays aussi vaste et diversifié que le Canada, ce qui convient à un grand centre urbain ne correspond pas toujours aux réalités de nombreuses communautés rurales éloignées.

Si la mise en place de l'infrastructure de recharge des véhicules électriques ne suit pas l'essor du nombre de propriétaires de véhicules électriques, elle entraînera des coûts importants pour notre économie et notre société. Nous devons faire les choses correctement – et rapidement – compte tenu de la politique gouvernementale et des attentes des consommateurs. Le Canada peut certes suivre le modèle de pays plus avancés sur la voie des véhicules électriques, mais il doit composer avec des difficultés qui lui sont propres : une population très dispersée, des conditions météorologiques extrêmes et des coûts immobiliers élevés dans les principaux marchés urbains.

Les difficultés et les possibilités ne se limitent pas aux véhicules personnels. Nous devons prévoir et construire des infrastructures supplémentaires pour les véhicules industriels, les camions de livraison, les transports en commun et les parcs de véhicules commerciaux.

Les solutions viendront des secteurs privé et public.

Pour le secteur privé, l'occasion est immense, car il s'agit de l'un des plus grands virages économiques de l'histoire. Dans divers domaines comme les banques, la téléphonie mobile, les services de transport en commun, l'hôtellerie et la télévision par câble, les modèles d'entreprise perturbateurs actuels peuvent servir de guide des réalisations possibles.

Les villes doivent mener la barque

Comme près de la moitié de la population vit dans les six plus grands centres urbains du pays (Toronto, Montréal, Vancouver, Ottawa, Calgary et Edmonton), la réussite du passage aux véhicules électriques sera fortement tributaire des décisions des conseils municipaux.

Les municipalités devront intégrer des normes de recharge pour véhicules électriques dans les processus d'octroi de permis des nouvelles constructions commerciales et résidentielles. De plus, elles devront revoir les parcs de transport, investir dans l'infrastructure électrique et approuver des changements de conception pour mettre à jour l'infrastructure actuelle, des immeubles aux stationnements.

Mais l'élaboration et la mise en œuvre de ces solutions ne doivent pas reposer sur les seules municipalités. Les entreprises du secteur privé, des constructeurs automobiles aux détaillants, en passant par les comptoirs de restauration rapide et les stations-service, doivent y voir une occasion commerciale importante pour mettre au point de nouvelles solutions et développer de nouveaux marchés.

Recharger son véhicule à domicile avec une borne installée dans une entrée ou un garage

Il semble établi que la plupart des Canadiens rechargeront leur véhicule électrique à domicile, pendant la nuit probablement. Pour ceux qui vivent dans les quelque huit millions de maisons unifamiliales du pays, l'opération sera relativement simple et peu coûteuse.

Parmi les automobilistes qui se déplacent sur de courtes distances et dont le véhicule reste stationné toute la nuit, nombreux seront ceux qui pourront brancher leur véhicule sur une prise résidentielle standard. Ces prises dites de niveau 1 permettent aux batteries d'emmagasiner suffisamment d'énergie pour que le véhicule parcoure environ 10 km par heure de chargement.

Pour les électromobilistes qui ont des trajets plus longs à parcourir et moins de temps de recharge, une borne de niveau 2 pourrait être nécessaire. De telles bornes doivent être installées par un électricien. Elles nécessitent une prise de 240 volts (comme celle d'un sèche-linge ou d'une cuisinière électrique) et fournissent une autonomie de 30 à 70 km par heure de recharge.

La proportion de Canadiens vivant dans des maisons unifamiliales n'a cessé de diminuer, passant de plus de 57,2 % en 1981 à 52,6 %, selon les dernières données du recensement
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La proportion de Canadiens vivant dans des maisons unifamiliales n'a cessé de diminuer, passant de plus de 57,2 % en 1981 à 52,6 %, selon les dernières données du recensement. Pour l'ensemble des 12 millions de Canadiens et plus qui vivent dans des bâtiments multilogements et des maisons en rangée, ou pour les nombreux autres qui vivent dans des habitations sans entrée ni garage, il faudra donc trouver de nouvelles solutions créatives pour recharger leurs véhicules.

Bien que peu de tours d'habitation soient actuellement équipées pour les véhicules électriques, de nombreuses provinces ont mis à jour leurs règlements visant les copropriétés pour y prévoir des bornes de recharge. Ainsi, la Condominium Authority of Ontario a défini en 2018 le processus d'approbation et d'installation de bornes pour les cas où des conseils d'administration voudraient en installer ou lorsque des copropriétaires en feraient la demande. En raison du coût et de la complexité liés à l'installation de l'infrastructure nécessaire, la plupart des conseils d'administration de copropriétaires adoptent une approche hybride : le conseil d'administration supervise l'installation de l'infrastructure, tandis que les copropriétaires assument les coûts de leur borne de recharge et de son raccordement au système.

Dans le cas des bâtiments multilogements, il faut d'abord évaluer si l'infrastructure électrique permet aux résidents d'installer une borne. Ils doivent analyser la charge et prévoir le matériel nécessaire (système de recharge, panneaux d'alimentation), la main-d'œuvre, le câblage et la gestion de la recharge.

L'achat et l'installation d'une borne de recharge commerciale de niveau 2 (240 V) coûtent habituellement entre 5 000 $ et 10 000 $. Cette borne peut transmettre au conseil d'administration les données liées à la consommation des copropriétaires par réseau sans fil. Dans certaines provinces, des remises gouvernementales et des mesures incitatives municipales aident les propriétaires de bâtiments multilogements à effectuer les mises à niveau de leur installation électrique, nécessaires pour accueillir des véhicules électriques.

Les solutions pour les copropriétés et les tours d'habitation peuvent être de doter toutes les places de stationnement d'une borne de recharge ou de prévoir des zones de recharge centrales que les résidents pourront utiliser à des moments prédéterminés.

Dans une étude commandée par Ressources naturelles Canada, diverses solutions ont été retenues pour aider les bâtiments multilogements à surmonter les obstacles liés à l'infrastructure. Par exemple, il faudra tenir compte des configurations particulières de leur stationnement et de leur système électrique (dont leur capacité en électricité), de leur budget et du degré de participation du conseil d'administration ou du conseil de copropriétaires à la gestion de la structure de recharge au fil du temps. Des solutions de recharge communautaire existent. Elles offrent une tarification flexible et contrôlent l'accès (système de réservation et amendes pour non-respect de l'espace réservé aux véhicules branchés) afin de promouvoir le partage entre résidents et visiteurs.

Mais disposer d'options permettant d'éliminer certains obstacles fondamentaux n'est qu'un début. Le secteur privé doit être en mesure de proposer de nouveaux modèles d'entreprise pour répondre aux besoins en matière de recharge de véhicules électriques des bâtiments multilogements. Nous pouvons comparer cela aux débuts de la télévision par câble, lorsque des entrepreneurs se sont mis à fournir un meilleur service de télévision à tous les habitants de ces bâtiments.

De nombreux acteurs peuvent investir ce segment de marché, notamment les fournisseurs d'équipement pour véhicules électriques, les opérateurs de réseaux de recharge, les services publics locaux de distribution d'électricité, les sociétés de production d'électricité et les opérateurs de systèmes, sans oublier les promoteurs immobiliers résidentiels. Les constructeurs et les concessionnaires automobiles pourraient aussi envisager des partenariats avec des promoteurs immobiliers.

En plus de définir le cadre de la recharge des véhicules électriques sur leur territoire, les municipalités ont un rôle direct à jouer dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre par leur propre consommation d'énergie. Beaucoup d'entre elles optent pour des parcs de véhicules électriques avec exigences de recharge précises. Dans l'enquête sur l'automobile de 2022 de KPMG au Canada, 88 % des Canadiens étaient d'accord pour que les villes et les municipalités investissent dans des moyens de transport plus écologiques, comme des autobus ou des camions à ordures électriques.

Certaines municipalités canadiennes ont d'ailleurs fait des progrès notables, leurs organismes de transport élargissant leur parc à 60 autobus électriques. Le service de police de Windsor, en Ontario, commence également à remplacer son parc automobile par des voitures entièrement électriques et installera l'an prochain des bornes de recharge pour le public et son corps policier.

Recharger son véhicule grâce aux bornes « sur la route »

Une analyse effectuée pour Ressources naturelles Canada (RNC) prévoit que le pays aura besoin d'une borne de recharge publique pour chaque 20 véhicules électriques. En comparaison, l'Europe vise une borne pour chaque dix véhicules, tandis que l'objectif de la Californie est d'avoir une borne pour sept véhicules.

Nous estimons que d'ici 2025, plus d'un million de véhicules électriques sillonneront les routes canadiennes (en supposant que les problèmes de production et de chaîne d'approvisionnement soient résolus), contre environ 400 000 aujourd'hui. Selon l'analyse de RNC, le Canada aura besoin d'environ 50 000 bornes de recharge publiques dans trois ans. L'organisme prévoit aussi que d'ici 2030, de 195 000 à 201 000 bornes de recharge publiques seront nécessaires et que d'ici 2050, il en faudra plutôt de 1,8 million à 5,6 millions.

Toujours selon les données de RNC, en date du 24 mai 2022, les conducteurs de véhicules électriques canadiens avaient accès à 16 442 bornes dans 6 952 stations de recharge publiques. La plupart des bornes sont de niveau 2, mais 1 289 stations proposent désormais une recharge rapide de niveau 3 qui, selon le type de port du véhicule, procure une autonomie de 95 à 130 km par 20 minutes de recharge.

Cela signifie que le Canada devra tripler son nombre de stations de recharge publiques au cours des trois prochaines années, puis quadrupler ce nombre au cours des cinq années suivantes. À ce jour, les gouvernements du Canada se sont engagés à verser plus de 1,4 milliard de dollars pour mettre en place l'infrastructure de recharge. Le budget fédéral de 2022 prévoyait 400 millions de dollars pour les bornes de recharge publiques dans les banlieues et les collectivités éloignées. C'est sans compter les 350 millions de dollars budgétés depuis 2016 pour les bornes installées sur la voie publique, dans les stationnements des détaillants et des restaurants, sur les lieux de travail et dans les bâtiments multilogements. La Banque de l'infrastructure du Canada consacre également 500 millions de dollars de son fonds vert aux stations de recharge. Le réseau privé d'approvisionnement en recharge en est à ses balbutiements, mais semble bien parti.

Les gouvernements provinciaux et territoriaux prennent également des engagements financiers importants envers l'infrastructure de recharge. L'Ontario a notamment affecté 91 millions de dollars à l'installation de bornes de recharge sur les aires de repos des autoroutes, ainsi que dans les parcs, les arénas et les stationnements réservés au covoiturage. Le Québec investira 33,9 millions de dollars1 dans 51 projets de transport en commun électrifié, comme le REM, qui reliera l'est et le nord-est de Montréal à son centre-ville. En Nouvelle-Écosse, le budget consacre 29,2 millions de dollars à des projets de transport en commun écologique dans le cadre du programme d'infrastructure Investir dans le Canada, ainsi que 2 millions de dollars en stations de recharge.

Selon les estimations, il faudra plus de 10,5 milliards de dollars2 pour répondre aux besoins du pays en matière de bornes publiques et à domicile au cours des 20 à 25 prochaines années. Bien que le gouvernement ait prévu des fonds importants pour lancer l'élargissement nécessaire du réseau, les besoins commerciaux sont criants et représentent une occasion pour le secteur privé.

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Canada aura besoin d'environ 50 000 bornes de recharge publiques dans trois ans
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Il faudra plus de 10,5 milliards de dollars pour répondre aux besoins du pays en matière de bornes publiques et à domicile au cours des 20 à 25 prochaines années
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Les gouvernements du Canada se sont engagés à verser plus de 1,4 milliard de dollars pour mettre en place l'infrastructure de recharge

Toutefois, installer des bornes publiques dans un pays aussi vaste et diversifié que le Canada requerra de diversifier les approches et les modèles de financement. En effet, ce qui fonctionne au centre-ville de Montréal ne conviendra pas nécessairement à Moose Jaw ou à quelque sortie de l'autoroute transcanadienne dans le nord de l'Ontario.

Comme les trois quarts des Canadiens vivent dans de grands centres urbains, dont près de la moitié dans nos six plus grandes villes, les dirigeants municipaux ont la possibilité et la motivation de mener la révolution de la mobilité. Ils peuvent faire appel au secteur privé qui leur proposera des approches novatrices susceptibles d'améliorer l'environnement, de revitaliser des infrastructures vieillissantes et de créer de nouvelles possibilités économiques.

Dans les régions moins densément peuplées du pays, les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux devront continuer à offrir des mesures incitatives pour électrifier les collectivités et les réseaux routiers qui nous relient d'un océan à l'autre. Il existe de nombreux modèles, qui devront être étudiés pour déterminer la voie à suivre.

Les véhicules électriques ne représentent toutefois que le début des révolutions mobile et électrique. En effet, de nouvelles méthodes de production et de transport sans fil de l'électricité sont en voie d'être mises au point et redessineront nos infrastructures. Les progrès en matière de conduite autonome s'accompagneront d'une augmentation imposante des échanges de données pour garantir un fonctionnement efficace et sûr.

Les possibilités de ce marché sont grandes et évoluent rapidement. Tous les intervenants, y compris les gouvernements, les services publics d'électricité, les sociétés de services du secteur de l'énergie, les constructeurs automobiles, les détaillants, les établissements de restauration rapide, les gestionnaires immobiliers et les stations-service, ne seront pas de trop pour relever ce défi.

Transformer le réseau électrique pour faire face à l'évolution de la consommation d'électricité

L'augmentation du nombre de véhicules électriques sur les routes fera augmenter la demande en électricité, qui devrait croître de 44 % entre 2021 et 2050, et la moitié de cette augmentation proviendra des véhicules électriques et de la production d'hydrogène, selon l'organisme de réglementation de l'énergie du Canada. D'ici 2050, les véhicules électriques seront responsables d'une augmentation de la demande en électricité de l'ordre de 70 térawattheures (TWh), que la production d'énergie éolienne et solaire pourra absorber en grande partie et à moindre coût.

Toutefois, coordonner le réseau d'électricité et le nombre croissant de véhicules électriques en circulation représente un défi complexe, selon le National Renewable Energy Laboratory (NREL) des États-Unis. Cet organisme indique que les véhicules électriques seront à l'origine de demandes électriques variables qui dépendront fortement des comportements des consommateurs. Par ailleurs, l'électrification des transports repose sur l'optimisation combinée d'autres systèmes d'énergie, comme le gaz naturel et le stockage massif de batteries, explique le NREL. Ces changements vont tester les limites de l'intégration au réseau. Cependant, le Canada fait des progrès à ces égards.

Si le pays dispose de l'un des réseaux d'électricité les plus propres du monde, il devra accroître sa capacité de production pour devenir une économie à faible émission de carbone et notamment sa capacité de production d'énergie solaire photovoltaïque et éolienne pour permettre l'électrification des transports, des procédés industriels et des bâtiments, selon Ressources naturelles Canada.

D'ici 2023, Ressources naturelles Canada lancera un programme de réseau intelligent qui vise à détecter et à prévoir avec précision l'offre, la demande et le prix de l'énergie. Jusqu'à 100 millions de dollars seront investis pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, améliorer l'efficacité et favoriser l'innovation. Combiner les sources d'énergie pour répondre à la demande de manière idéale, déterminer l'offre d'énergie optimale et disposer d'une capacité « noire » de secours suffisante sont quelques exemples pour y arriver.

D'ici 2050, les infrastructures de recharge des véhicules électriques pourraient devenir plus courantes que les stations-service, car la technologie des réseaux intelligents permet de les construire là où se trouvent les réseaux d'énergie distribuée, souvent à côté de grandes installations de panneaux solaires ou de parcs éoliens.

À terme, la recharge sans fil grâce à des bornes de recharge inductives de nouvelle génération ou à des autoroutes inductives pour véhicules électriques pourrait rendre la recharge plus sûre, plus rapide et automatisée. Des modèles existent déjà dans les transports en commun.

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L'augmentation du nombre de véhicules électriques sur les routes fera augmenter la demande en électricité, qui devrait croître de 47 % entre 2021 et 2050

Il faut agir dès maintenant

Le secteur privé ne doit pas attendre que le gouvernement prenne l'initiative pour tout ce qui concerne les véhicules électriques. D'ici 2050, les installations de recharge pour véhicules électriques seront accessibles en grand nombre, sans fil et résolument plus courantes que les stations-service ne le sont aujourd'hui.

Mais nous n'en sommes pas encore là. Le Canada compte aujourd'hui plus de 27 millions de véhicules à essence sur ses routes. De ce nombre, les véhicules électriques représentent à peine plus de 1 %. Le chemin à parcourir sera long et sinueux.

C'est la collaboration, la vision à long terme, l'investissement et l'innovation qui nous mèneront à destination.

1 Plan québécois des infrastructures 2022-2032
2 U.S. study suggests Canada needs to increase investment in EV charging infrastructure, 26 avril 2021

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