L’agro-industrie en 2020

L’agro-industrie en 2020

  • David Guthrie, Author |

​La COVID-19 a rendu très visibles les vulnérabilités de nos institutions et systèmes, mais sans doute nulle part ailleurs autant que dans notre chaîne d'approvisionnement. De fait, la pandémie a produit certaines des plus importantes perturbations jamais ressenties dans les secteurs de l'agriculture et de l'alimentation, a bouleversé le commerce tant local qu'international, et mis les producteurs au défi d'inventer de nouvelles stratégies de transport et d'exploitation.

La phase initiale a été celle de l'achat en panique, qui a fait monter en flèche les ventes et amené les transformateurs alimentaires à répondre rapidement à la demande. Les marchés ont ensuite commencé à se refermer, tout comme les canaux d'exportation. Il s'en est suivi une brève phase de consolidation alors que l'achat en panique diminuait. Nous sommes désormais dans une troisième phase où la demande affecte les prix mondiaux de nombreuses marchandises.

Au cours de la phase actuelle, nous continuons d'être témoins de perturbations dans la chaîne d'approvisionnement : retards d'expédition, coûts accrus du fret aérien, et accès limité aux produits préparés et aux ingrédients importés. Ultimement, le commerce mondial devrait diminuer de 13 à 32 % en 2020 alors que la pandémie perturbe la vie et l'activité économique normale partout dans le monde, selon l'Organisation mondiale du commerce.

À la lumière de ces perturbations, il est devenu plus important que jamais de savoir d'où proviennent notre nourriture et nos produits agricoles et de réinventer nos chaînes d'approvisionnement pour assurer une plus grande résilience — car la COVID-19 ne sera pas la dernière pandémie qu'il faudra surmonter ni la dernière perturbation majeure. De fait, j'anticipe que les chaînes d'approvisionnement agricoles se recentreront et se rebâtiront selon des modèles qui auront des répercussions durables sur la logistique et le fret. Les endroits où nous produisons la nourriture, les méthodes de production et la gestion du transport des aliments, tout cela sera vraisemblablement transformé à long terme.

Changement de paradigme

Le monde a été récemment dominé par un mode de production dispersé, dans lequel des éléments obtenus sur le marché mondial sont regroupés au même endroit pour y être assemblés, les produits étant ensuite distribués. Quand les frontières se referment toutefois, le risque d'une trop grande dépendance aux sources étrangères devient radicalement apparent.

À partir de maintenant, je m'attends à ce que des « micro » chaînes d'approvisionnement — dans le cadre desquelles les produits à valeur ajoutée sont fabriqués près de leur point de vente, leurs ingrédients étant également disponibles localement — prennent davantage d'importance. Cette réduction de la dépendance à l'approvisionnement international mènera sans doute également à un rôle accru des chaînes d'approvisionnement locales, favorisant ainsi la souplesse et la continuité de la production alimentaire locale. Je prévois également que la numérisation et les chaînes d'approvisionnement « intelligentes » — qui réagissent avec beaucoup d'efficience aux perturbations — deviendront plus importantes et plus courantes. L'amélioration de la qualité et de la quantité des données permettra aux entreprises d'analyser plus rapidement l'incidence des perturbations et de restructurer leur logistique de manière proactive.

Pendant ce temps, on ne sait toujours pas si les habitudes d'achat des consommateurs auront changé à long terme. Nous savons que le magasinage en personne a beaucoup diminué et que la livraison sans contact a explosé. Nous observons une augmentation de la consommation de repas cuisinés à la maison, à emporter ou déjà préparés, ainsi qu'une loyauté envers certaines marques. Dans l'ensemble, les attentes des consommateurs sont bien plus élevées à l'égard de la traçabilité des aliments, de leur qualité et de leur salubrité.

La situation actuelle amène les détaillants en alimentation et les fournisseurs de service à repenser non seulement l'approvisionnement en biens matériels mais aussi le moment et la façon de les vendre — ce qui constitue une mutation par rapport aux habituels mécanismes de contrôle des risques contractuels vers une approche centrée sur le client par l'utilisation de stratégies de gestion holistiques et multiproduits, qui englobent l'ensemble de l'entreprise. À mesure que cette mutation s'accélère, les entreprises devront adopter et acquérir de nouvelles technologies, par exemple en matière d'automatisation intelligente, de traçabilité avancée, d'appareils connectés, d'outils prédictifs et de plateformes de chaîne de blocs. Ces solutions tireront avantage d'un meilleur traitement de données et de l'intelligence artificielle pour mieux prévoir les incidents possibles liés à l'approvisionnement et à la sécurité des aliments, ce qui permettra aux détaillants et aux fournisseurs de service d'être proactifs plutôt que réactifs dans leurs interventions et leurs mesures d'atténuation afin de mieux répondre aux attentes des clients.

Objectif ultime

Un fait demeure : il n'a jamais été plus important de savoir comment nous nous procurons les aliments et d'où vient ce que nous mangeons. Les Canadiens devraient donc consentir un effort concerté et collectif afin d'appuyer l'offre alimentaire locale pour garantir que nous n'atteindrons jamais un seuil critique de pénurie. Les normes alimentaires canadiennes étant déjà parmi les plus élevées au monde, notre principal objectif devrait être de mettre sur pied un système qui peut bel et bien nourrir les Canadiens sans dépendre de sources internationales de production ou d'approvisionnement. Et alors, quand nous aurons nourri le pays, nous serons en meilleure position pour nourrir le monde.

Il reste à voir à quelle vitesse la reconstruction consécutive aux impacts économiques de la COVID-19 s'effectuera; nous savons toutefois que les organisations qui intègrent aujourd'hui la résilience à leur fonctionnement accroîtront leur capacité – et la nôtre - de survivre et de prospérer demain.